La Presse (Tunis)

Tunisie: Mahmoud Hussein dans nos murs - Au-delà des menottes forgées par l'esprit

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Certains livres sont par essence didactiques. Non point par pédantisme, mais bien plutôt par la force de l'argumentaire. Et ils interviennent précisément au moment où l'on s'y attend le moins. Mais qui n'en est pas moins le plus opportun. Contingences obligent.

Tel est le cas de Penser le Coran de Mahmoud Hussein. Publié en début d'année aux Editions Grasset (France), ce livre s'est rapidement érigé au rang privilégié des incontournables. Indispensable pour le lecteur francophone, en Europe plus qu'ailleurs. Un lecteur désorienté par la cacophonie sur et autour du Coran, de l'Islam, des musulmans et par ricochet des immigrés, du port du voile ou du niqab, des Arabes et d'une bonne partie des Africains et Asiatiques.

Poncifs, clichés réducteurs, idées reçues, préjugés et connaissance lacunaire ou sélective s'entrechoquent dans un dialogue de sourds. Qui pour fustiger l'Islam et les musulmans ; qui pour glorifier une lecture rigoriste, passéiste et figée du Coran ; qui s'avisant péniblement de se frayer une voix au chapitre parmi les irréconciliables exclusions et sentences à perpétuelle demeure.

Mahmoud Hussein (pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, deux politologues franco-égyptiens) venaient de "sortir d'un autre temps" comme l'indique la première phrase du livre. Ils avaient consacré de longues années à la rédaction des deux volumineux tomes de Al-Sira retraçant la vie du Prophète Mohamed d'après les premières chroniques musulmanes. Des tournées de conférences en Europe et dans les pays arabes les ont convaincus de la nécessité de distinguer entre "ce que dit le Coran et ce qu'on lui fait dire" (titre du 1er chapitre de Penser le Coran).

Leur postulat de départ est simple, mais lourd de significations : la parole coranique entretient un lien vivant avec le contexte de sa révélation. Ils privilégient une lecture interactive pour ainsi dire, sans a priori, du Coran. Une lecture qui, tout en s'inscrivant contre le postulat littéraliste, est en même temps éclairée par les causes et circonstances de la révélation des sourates et versets coraniques (les fameux asbâb an-nuzûl des exégètes). A leurs yeux, cela "révèle une évidence : celle d'une parole divine «descendue» dans le champ humain".

Ce faisant, ils relativisent : "Depuis la Révélation, nous n'avons pas seulement changé d'époque, nous avons changé de monde. Une distance incommensurable sépare les catégories mentales, les références techniques, les priorités individuelles, que l'on avait alors, de celles que l'on a aujourd'hui. Religions, communautés, cultures font toutes désormais partie d'une humanité unique, tressée de destins contradictoires mais inséparables. Les rapports entre musulmans et non-musulmans, entre croyants et non-croyants, entre le spirituel et le temporel, entre le collectif et l'individuel, se déclinent sur un mode que les premiers musulmans ne pouvaient même pas concevoir. Ainsi, n'y a-t-il plus de sens, de nos jours, à vouloir suivre à la lettre les versets appelant à libérer un esclave pour se faire pardonner un péché. Alors que l'esclavage a disparu, officiellement du moins, dans les pays musulmans, on ne peut pas le rétablir, afin de pouvoir continuer à se faire pardonner en libérant des esclaves".

Les deux politologues nous invitent donc à une lecture intelligente du Coran. Par-delà les menottes forgées par l'esprit et les interprétations sauvages ou mal intentionnées. Parce que, malheureusement, certains apprentis-sorciers s'avisent d'orienter la compréhension de l'Islam et du Coran dans une perspective de rejet et de haine. Cela vaut pour les oppositions binaires et néo-manichéennes tant des fondamentalistes de tout poil que des islamophobes de tout acabit.

Mahmoud Hussein signe ici un livre audacieux. Pour avoir fréquenté les deux hommes depuis longtemps, intellectuellement s'entend, cela ne saurait étonner. Bahgat Elnadi et Adel Rifaat avaient déjà fait le régal des jeunes bouillonnants étudiants tunisiens dans les années 70 du XXe siècle avec leur incomparable La lutte de classes en Egypte (datant de 1969). Ils ont récidivé notamment avec Versant Sud de la liberté (1989) et Al-Sira, le Prophète de l'Islam raconté par ses compagnons (2005 et 2007). Ils avaient commis aussi un autre chef-d'oeuvre, écrit pour la télévision Lorsque le monde parlait arabe ou l' ge d'or de l'Islam. Entre 1988 et 1998, ils ont codirigé Le courrier de l'Unesco, publié dans 30 langues et diffusé dans 120 pays.

Deux amis, vieux militants marxistes et laïcs incarcérés en Egypte à maintes reprises dans les années 60, fusionnent deux réflexions en un seul vaste projet cognitif et éditorial. L'un est d'origine musulmane, l'autre d'origine juive, mais converti à l'Islam, ils sont tous deux de fervents laïcs.

Invités par l'Institut français de coopération (IFC), ils sont dans nos murs où, en coopération avec l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (Irmc) et la librairie Al-Kitab, ils animeront deux rencontres littéraires les 19 et 20 novembre.

Cela vaut bien le détour.


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