Le dialogue interreligieux est largement admis, aujourd'hui, au moins comme principe et ambition. Nous devons nous en féliciter, car la chose n'allait pas de soi. Sans chercher loin dans l'histoire, il suffit pour s'en convaincre de rappeler l'atmosphère qui a régné après les attentats terroristes de 2001:
scepticisme et désengagement, extraordinaire prolifération de la thèse du choc des civilisations, régression des discours et des positions des uns et des autres. On a cru à certains moments que les timides tentatives de dialogue interreligieux qui avaient marqué la deuxième moitié du XXe siècle étaient vouées à un oubli définitif.
Il faut rendre hommage à tous ceux qui ont résisté au scepticisme ambiant et refusé de changer de position en fonction du changement de l'atmosphère régnante. La ténacité a payé. La Tunisie peut se targuer d'y avoir activement contribué, car le dialogue interreligieux est resté une constante autant dans son discours politique que dans les pratiques des institutions de recherche, des médias de qualité et de la société civile.
Il appartient aujourd'hui aux acteurs de ce dialogue de lui donner une forme plus concrète et un contenu plus substantiel, afin de ne pas succomber à l'effet de mode. Les demandes les plus pressantes consistent aujourd'hui à maintenir la paix religieuse et à s'opposer aux fondamentalismes et intégrismes qui traversent toutes les religions sans exception, ainsi d'ailleurs à une forme de laïcisme qui doit être distingué de la juste sécularisation; ce laïcisme a profité de l'atmosphère déjà indiquée pour entretenir l'amalgame entre la liberté de conscience et le déni des religions, entre la réforme religieuse et le dénigrement des traditions.
Je propose de poser au dialogue interreligieux trois tâches essentielles : la reconnaissance d'autrui, la connaissance du fait religieux et le questionnement de soi.
La reconnaissance de l'autre va au-delà de la notion classique de tolérance. Elle admet la diversité comme donnée fondamentale de l'humanité. Les gens ne peuvent pas s'unir autour d'une même vérité, alors il appartient à chacun de vivre sa vérité dans le respect des autres et de leurs vérités. Une reconnaissance qui se base sur la diversité implique une attitude bienveillante à l'égard d'autrui. La diversité sera considérée comme un enrichissement mutuel et non pas une situation de dégradation du genre humain. Ainsi faudrait-il que toutes les religions se débarrassent de la mentalité dite du « groupe de salut » (al-firqa al-najiya) qui avait orienté le rapport entre les religions des siècles durant, et qui a fait que la diversité entre les religions et au sein même d'une seule religion a été pensée comme un élément négatif, voire un mal qu'il fallait chasser par tous les moyens, fussent-ils les plus violents.
C'est ainsi que des systèmes d'exclusion réciproque se sont développés et ont fini par enfermer les croyants dans leurs traditions réciproques, reléguant le différent au statut de l'erreur. Pourtant, la seule vérité autour de laquelle les gens peuvent tomber d'accord est le caractère foncièrement polysémique de la vérité. Ainsi nous prévenait le sage Coran : « Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver par le Don qu'Il vous a fait» (V -48).
La tenue des sessions du dialogue interreligieux est, en soi, une concrétisation de l'acceptation de la différence, car ce dialogue ne vise ni la conversion des uns aux religions des autres ni la démonstration de la supériorité des uns sur les autres. La présence des acteurs religieux dans ce dialogue est essentielle ; elle seule peut confirmer le changement des mentalités et des attitudes religieuses.
Mais cela ne suffit pas. Il faut réussir la deuxième tâche qui repose sur la connaissance du fait religieux. Si la reconnaissance est un acte d'échange spirituel et oecuménique entre les représentants des religions et des traditions religieuses, la connaissance du fait religieux s'inscrit dans un processus cognitif général et repose sur les méthodes élaborées dans le sillage des sciences humaines modernes : il s'agit de décrire et non pas de juger, de s'astreindre aux données textuelles et historiques, de tenter d'expliquer au moyen des facteurs qui expliquent tous les actes humains, c'est-à-dire l'herméneutique, le social et le psychologique. Nous devons faire la part entre la connaissance religieuse qui se donne à l'intérieur de chaque tradition et qui constitue la mémoire et le témoignage spirituel légués au sein de chaque communauté, et la connaissance du fait religieux en tant que fait universel, structurant toutes les sociétés, autant les modernes que les anciennes. Sa connaissance relève de l'universel, donc de la science, et pas du particulier, c'est-à-dire de la tradition (1). Une science des religions qui se distingue des sciences religieuses (théologie) mais qui ne prétend pas se substituer à elles ou les affronter, fait partie des schémas de dialogue, comme en témoignent les universités en Allemagne, en Belgique, aux Etats-Unis et dans d'autres pays modernes et sécularisés, qui n'ont toutefois pas succombé à la tentation de la pseudoscience stalinienne qui voulait expliquer la religion par «l'infrastructure».
Enfin, troisième tâche, le questionnement de soi est à inscrire dans les objectifs du dialogue interreligieux (2). Encore une fois, ce n'est pas un hasard si la Tunisie s'est révélé un terrain propice pour l'échange et le dialogue, même dans les circonstances les plus difficiles; la Tunisie qui se situe au carrefour des siècles et des cultures, des mémoires et des religions. Le dialogue avec autrui rime avec le questionnement sur soi-même. En effet, la reconnaissance de l'autre d'une part, et une meilleure connaissance du fait religieux d'autre part, ne peuvent que promouvoir les interprétations et les positions ouvertes par rapport à ma propre vérité et ma propre tradition.
Si mon devoir envers l'autre se limite au respect, car aucune partie ne doit dicter à l'autre ce qu'elle doit être et aucune ne peut s'ériger en modèle absolu à calquer par les autres, mon devoir à l'égard de ma propre tradition va au-delà du respect, puisque j'en suis le légataire et le responsable. Il m'appartient de l'ouvrir à l'universel, de l'accommoder à la modernité et d'approfondir en elle le respect des Droits de l'homme, dont les religions ont été le lointain précurseur grâce à la fameuse notion de dignité humaine.
L'histoire ne pouvant s'arrêter à une ultime fin, il est donc naturel que chaque génération se sente interpellée par l'obligation de se questionner sur soi-même. Il faudrait peut-être réapprendre de Platon à dialoguer, non pas dans l'esprit de dominer mais dans l'espoir d'approfondir ses propres points de vue. On évitera alors de tomber dans l'apologie arrogante, le relativisme ou le syncrétisme. Simplement, chacun acceptera de réfléchir en commun à ce qui est commun aux humains, réfléchir à haute voix plutôt que de crier ses sourdes convictions.
La reconnaissance est une tâche qui incombe en premier lieu aux théologiens et aux représentants autorisés des religions. La connaissance est l'oeuvre des scientifiques et des chercheurs. Le questionnement sur soi est du ressort des penseurs. Je n'entends pas distinguer ainsi les personnes mais les spécificités des tâches. Une seule personne peut parfaitement s'acquitter de plusieurs tâches si elle se montre consciente des spécificités de chacune d'elles. Le dialogue interreligieux est appelé à contenir les trois tâches à la fois pour se situer au niveau des ambitions et des espoirs que portent en lui aujourd'hui tant de femmes et d'hommes qui se côtoient dans un monde transformé par les nouvelles technologies en un village planétaire.

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