Le bon vieux proverbe nous a toujours appris que «c'est à force de forger que l'on devient forgeron». Il en va de même pour l'exercice de la lecture, qui instaure entre le liseur et l'auteur une relation de partage intense.
Il se passe même un coup de foudre avec le livre qui chambarde le monde intérieur du lecteur. Un soubresaut de l'âme qui le conduit parfois à vouloir dire le monde avec ses propres mots. Ainsi naissent des vocations à l'écriture.
«Grâce aux écrivains qui m'ont marquée, j'ai commencé à écrire un jour. Je leur voue une reconnaissance physique et morale», raconte Françoise Lalande. C'était à l'occasion d'un récent colloque organisé à l'espace culturel El Teatro, au cours duquel des intellectuels et des écrivains ont apporté leurs témoignages à propos de leur première rencontre marquante avec le livre.
Les histoires et les époques sont fort différentes, mais mènent sur le même chemin, celui de la création littéraire et artistique. De quoi faire rêver l'assistance, qui se posait des questions au sujet du moment inaugural de la carrière des maîtres de la plume.
Alain Nadaud va à l'encontre de la thèse habituelle de l'amour archétypal qui lie l'écrivain à son premier livre : «Le livre qui a changé ma vie est celui que j'ai haï». Un aveu qui ne manque pas de surprendre. Son premier contact avec le livre, dont il a d'ailleurs oublié le nom, est «frustrant». Le lecteur novice qu'il était découvre pour la première fois la lecture dans l'une de ces pensions moyenâgeuses, plutôt sombre. Par malchance (ou par chance), il tombe sur le mauvais livre, celui qui lui inspire de l'ennui. «Je n'ai pas trouvé le livre de mes rêves et j'ai décidé d'écrire, de composer avec les fils de mon désir et de devenir écrivain et comptable de mon imaginaire».
La carrière de cet écrivain français ne serait-elle pas une façon d'être à la poursuite du livre idéal ? Telle n'est pas l'expérience de Walid Tayaa, un jeune cinéaste qui, pour sa part, confesse son amour pour Oscar Wilde. Le Portrait de Dorian Gray est le roman qui lui a appris l'élévation sur tout ce qui nous rattache à la terre. Le livre a suscité en lui le désir de dépasser toutes les frontières. Cette transgression de la réalité prosaïque et de sa laideur ouvre la voie à un foisonnement de sentiments placés sous le signe de la passion, au sens propre et profond du terme.
La première découverte du roman sulfureux de Wilde découvre au lecteur un homme tiraillé entre la débauche, l'amour, l'angoisse, la beauté, la perfection, le délire, la sexualité, l'horreur, la solitude, l'amertume, la perdition. Grâce à cette expérience bouleversante, notre jeune cinéaste apprend la meilleure des leçons : la tolérance. Autre regard : le rapport au livre est une histoire d'amour qui grandit chaque jour ! Cette histoire change l'être au fur et à mesure. Françoise Lalande, auteure et essayiste, l'affirme : «Les livres n'ont pas changé ma vie, mais ont construit quelque chose en moi».
Cette réflexion a été le point de départ d'une incursion dans l'enfance de cette auteure, qui a fait pour les auditeurs un retour à ses premières lectures, celles qui lui ont enseigné les premières leçons de la vie. "La chèvre de monsieur Seguin" ne représente pas la désobéissance», soutient-elle : elle incarne la liberté. Notion qui trouvera un écho ensuite dans ses écrits plus tard. Au fur et à mesure, se forge en elle un amour passionnel du livre, à travers lequel se construit son parcours. Elle le dit avec humour : «J'ai l'impression de posséder les écrivains qui me marquent».
La première rencontre avec le livre ne touche pas seulement les romanciers et les artistes , elle touche également les penseurs et les philosophes, qui entreprennent tout un parcours intellectuel éclairé souvent par leurs guides. Mohamed Mahjoub, qui dirige actuellement le Centre national de la traduction, se souvient: «A 14 ans, j'ai découvert El Mouqaddima. La lecture de ce livre représentait tout d'abord un gage de maturité. Et, parce que «grandir, c'est s'affirmer devant son entourage», je récitais à mes parents les leçons d'Ibn Kaldhoun ».
Bien au-delà de cela, la lecture de ce livre lui a permis, plus tard, de comprendre qu'il faut assumer son histoire et la comprendre : leçon importante qui lui servit dans son parcours intellectuel.
Le rejoint dans cette perspective Jean Fontaine, grand connaisseur de la Tunisie et de l'histoire de la littérature tunisienne à travers les âges, qui nous ramène aux débuts de la littérature religieuse, la Bible. «Les formes narratives occidentales trouvent leur origine dans ce livre sacré». Son livre, L'âne, le poète et le saint, affiche - au moins par son titre - une illustration de cette idée.
L'impact des premières lectures sur le devenir de l'écrivain et de l'artiste nous renvoie indéniablement à la notion qui a été évoquée sans être nommée : celle de l'intertextualité. Celle qui est définie ainsi par Mikhaïl Bakhtine : «Tout texte est un intertexte; d'autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues».

Comments Post a comment