Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Odyssée - Sur la route de Lom Pangar

Carnet d'un voyage mouvementé de Yaoundé au site du futur barrage hydroélectrique de la région de l'Est.

En cette matinée du 14 novembre 2009, le petit vent de fraîcheur est mis à rude épreuve par les premiers rayons de soleil. L'heure de départ (8h) du convoi à destination de Bertoua ne sera manifestement pas respectée. Par petits groupes, les journalistes, les officiels des différents ministères concernés par le projet d'aménagement hydroélectrique de Lom Pangar, ainsi que les représentants des partenaires au développement, débarquent sur le lieu de ralliement (hôtel Hilton), au compte-gouttes. Sur place, tout un détachement de gendarmes est visible, au même titre que des véhicules 4x4 plus ou moins rutilants.

Pour tromper l'ennui, les conversations roulent dans tous les sens parmi les candidats au départ. Le spectacle des abonnés d'un opérateur de téléphonie de la place se bousculant frénétiquement pour se faire identifier, arrache un élan d'apitoiement, mais également des éclats de rire. L'horloge tourne. Il est un peu plus de 9h. Les premiers signes du départ sont perceptibles. Les véhicules se mettent en file indienne. Après un briefing avec les responsables de la communication d'Electricity development corporation (Edc) et du ministère de l'Economie, du plan et de l'aménagement du territoire (Minepat), les journalistes (près de 30) prennent place à bord d'une Coaster. Le convoi ne tarde pas à se mettre en route.

Des sandwiches sont distribués aux hommes de médias. Normal, qui veut aller loin ménage sa... panse. 330 km à parcourir pour atteindre Bertoua! A une vitesse moyenne, le long convoi traverse Ayos, Abong-Mbang et Dimako. Le passager est frappé par l'état de la Nationale N°1 entre Yaoundé et le chef-lieu de la région de l'Est. Après Ayos (125 km de Yaoundé), le bitume est clairsemé, et, par endroits, parsemé de crevasses et nids de poule. Sur de longues distances, notamment après Dimako, c'est sur une route en terre que les véhicules gambadent. Comme par enchantement, le bitume a disparu. A défaut des flaques d'eau, des épais nuages de poussière s'élèvent à notre passage.

Ceux qui ont leurs habitudes sur cet axe routier, répercutent la colère des populations de la région de l'Est à propos du bitumage de cette route, préalable indéniable au décollage économique de la "région du soleil levant". Aussi fait-on savoir que la plupart des entreprises ayant été retenues après dépouillement des appels d'offres, n'ont pas été à la hauteur des attentes. Certains membres du gouvernement (originaires de la région) auraient déjà fait les frais du ras-le-bol des populations de l'Est, qui ne comprennent pas pourquoi, après tant d'années, rien ne bouge de manière décisive sur ce projet routier.

Exigences du convoi oblige, pour éviter toute dislocation, certains véhicules sont obligés d'attendre d'autres ceux qui se sont arrêtés en cours de route, pour une raison ou une autre. Au niveau de Dimako, le chauffeur du véhicule transportant les journalistes fait une halte qui ne manque pas d'étonner. Le très flegmatique conducteur indique alors que la carburant est fini. Ce qui soulève une onde de désapprobation. Ce d'autant plus que le conducteur de l'engin invoque comme principale raison l'utilisation de la climatisation. Pendant que des solutions de fortune sont esquissées, les occupants de la Coaster sautent du véhicule et prennent d'assaut les étals de bananes, viande de boeuf grillée et des boutiques alentour. La faim justifiant les moyens. Nous démarrons de plus belle une vingtaine de minutes plus tard. Notre cortège s'allonge avec l'entrée en lice du gouverneur de la région de l'Est et de sa suite.

Délestages

En rangs plus ou moins serrés, nous débarquons à Bertoua aux environs de 14h. Le voyage n'a pas été de tout repos. Sur les visages, la fatigue transparaît. La bataille de l'hébergement est ensuite engagée. Les officiels et bailleurs de fonds sont logés dans un hôtel au plancher plus ou moins lépreux, les journalistes dans deux autres, après avoir fait le pied de grue. A la vue des gladiateurs de la plume, le propriétaire de l'un des établissements hôteliers s'exclame : "Vous êtes encore venus pour les affaires de N'Donga (ex Dg de Edc) là !". La journée est particulière à Bertoua comme ailleurs au Cameroun. Les Lions indomptables affrontent à 16h30 ceux de l'Atlas à Fès. C'est la dernière escale à négocier absolument avant la Coupe du monde 2010 prévue en Afrique du Sud. Nous avons juste le temps de prendre une bonne douche avant de s'installer devant le téléviseur pour regarder le match tant attendu.

A 16h30, la pression monte tout d'un coup dans la salle. La Crtv ne diffuse pas le match. On ne reçoit que le son. Aucune image de Fès! Les téléspectateurs se consolent avec le match Togo-Gabon diffusé sur LC2. Mais la soif de visionner le match des lions est irrésistible. Coup de chance! Un employé de l'hôtel nous rapporte que le duel des fauves est retransmis sur une chaîne arabe, dans un bar en face de notre hôtel. Débandade totale. Chacun met le cap sur le téléviseur providentiel. Le match s'achève par la victoire des Lions indomptables, mais la volée de bois vert infligée à la Crtv marque les esprits.

Dans les coups de 21h30, l'enjeu de notre mission dans la région de l'Est va être abordé au cours du buffet offert par le gouverneur Lélé Lafrique. Dans une intervention au vitriol, Théodore Nsangou révèle que "la première visite du site de ce projet a eu lieu en 1993. Si le barrage avait été opérationnel en 2000, le Cameroun n'aurait pas connu de délestages. La coupure du courant qui s'est produite ce soir vient rappeler aux bailleurs de fonds ici présents, la nécessité et l'urgence de s'impliquer dans ce projet, qui n'est pas un serpent de mer..."

Le lendemain, cap sur Lom Pangar à 7h30. 125km à parcourir. Faute d'une voiture adaptée à l'état de la route, les journalistes sont embarqués dans différents véhicules. Au moment où le cortège s'ébranle, certains n'ont pas encore où prendre place. La situation se décante finalement. Personne ne manquera à l'appel. Nous nous engageons sur une route étroite, cernée par une forêt luxuriante. A notre passage, les piétons sont obligés de se blottir dans la brousse.

Au niveau d'un virage, notre véhicule se retrouve nez à nez avec une moto transportant trois dames. N'eût été l'option du moto-taximan d'effectuer un vol plané dans le matelas d'herbes, le pire se serait produit. Les villages que nous traversons affichent une certaine indigence. La plupart des maisons sont coiffées de chaumes. Mais les mines ici sont épanouies. L'on aperçoit des villageois se délectant du vin de palme. Aucun gibier n'est en vue tout au long de l'itinéraire. Alertées de la venue des bailleurs de fonds, très regardants sur les questions de conservation de la faune et de la flore, les adeptes de ce commerce ont soigneusement rangé leurs marchandises.

Accident

Nous arrivons à Mbethen, le village natal de Joseph Charles Doumba. Le domaine de l'ex-secrétaire général du comité central du Rdpc semble abandonné. L'on peine à se remémorer la date de la dernière descente du "Blanc de l'Est" au bercail. Un journaliste indique toutefois que la dernière fois qu'il y a mis ses pieds, c'était à bord d'un hélicoptère. Notre voyage se poursuit sur une route qui n'a rien à envier à une patinoire. Certains véhicules s'embourbent, d'autres réussissent à se tirer d'affaire après des manoeuvres inénarrables, et surtout grâce aux gros bras des éléments du Bataillon d'intervention rapide (Bir). Au carrefour Deng-Deng, le convoi consent un arrêt. Des palmes sont plantées de part et d'autre de la route. Laquelle vient d'être fraichement raclée par des engins.

La pause est écourtée par le président du conseil d'administration de l'Agence de régulation du secteur de l'électricité (Arsel), Jean Marie Aléokol, qui affiche de beaux restes, malgré sa sortie du gouvernement. Le trajet restant sera moins cahoteux. A mesure que nous avançons, les populations riveraines sont visiblement émerveillées par le carrousel de véhicules. L'arrivée sur les rives de Lom Pangar s'annonce. Les voitures se vident de leurs occupants. Direction les rives du fleuve. D'ici on peut admirer la danse des eaux brunes de Lom Pangar. Les représentants de la Banque mondiale, d'Eximbank, de la Banque africaine de développement (Bad), de l'Agence française de développement (Afd) , manifestent une curiosité débordante. Des responsables administratifs sont ainsi soumis au feu roulant des questions des investisseurs.

L'essentiel des préoccupations tournent autour des études complémentaires d'impact environnemental. Ce d'autant plus que le lundi suivant, une table ronde est programmée à Yaoundé pour recueillir des intentions claires de financement de l'ouvrage. La descente sur le site du barrage dure près d'une heure. Sur le chemin du retour, les représentants des partenaires au développement s'entretiendront avec des riverains, des autorités traditionnelles et des éco gardes au sujet de la construction du barrage, du parc de Deng-Deng, de la protection de la faune, des indemnisations, etc.

Nous regagnons Bertoua à tire d'aile. Certains reporters sont couverts de poussière. Boueux à l'aller, le chemin a été quelque peu poussiéreux au retour. Le soleil est passé par là. L'escale de Bertoua permettra de consommer un déjeuner réparateur. Nous reprenons la route de Yaoundé vers 15h. Le voyage-retour sera particulièrement tumultueux pour les journalistes. Le car les transportant va se renverser à Mayos (à une dizaine de km d'Ayos) à cause d'une dame ivre, qui tentait maladroitement de traverser la route. Fort heureusement, rien de bien grave n'arrivera aux hommes de médias. Mais, il s'en est fallu de peu pour que l'irréparable se produise.


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