Le village Ken d'artistes-artisans de plusieurs hectares, situé sur la route de Sousse à quelques encablures de Bouficha, est, en soi, la concrétisation d'une utopie.
C'est un village imaginaire mais qui, tout aussi paradoxal que cela puisse paraître, tient compte de la réalité environnementale. Sa conception ou projet au départ (il y a plus de vingt ans déjà!) semblait, non seulement irréalisable, mais digne d'une véritable chimère pour beaucoup d'entre nous. Pourtant, il existe bel et bien et il a été réalisé avec beaucoup de difficultés comme on peut l'imaginer. Ce fut d'ailleurs le lot au départ de tous ces bâtisseurs de l'imaginaire, Tunisiens, qui ont pour noms Chraïet, Ben Ayed, etc., des sortes de Zorba le Grec, inventeurs d'une cité idéale (celle de Platon) où régnerait un peuple heureux.
L' «utopie pédagogique» de Slah et Noura Smaoui
L'«utopie pédagogique» est une définition que nous empruntons à Charles Baudelaire qui a, comme vous le savez, été esté en justice pour défendre «Les fleurs du mal», son célèbre et bouleversant recueil de poésie à une époque où l'Eglise et la morale bourgeoise faisaient régner leurs lois.
L'«utopie pédagogique» du village Ken c'est l'émanation de Slah Smaoui et de son épouse Noura qui ont su combattre, contre vents et marées, beaucoup d'idées reçues et de lieux communs pour faire que l'imagination et la réalité se tiennent la main et que les choses aillent de l'avant.
Au départ donc, un ingénieur en génie civil, qui se mue en architecte, et cela n'a pas été sans la risée, voire la vindicte de certains professionnels de ce métier. Ensuite, Noura, une artisane spécialiste du macramé, une sorte de Pénélope dont les trames n'avaient plus besoin de se défaire puisque son Ulysse était de retour.
A eux deux, avec un modeste budget au départ, beaucoup d'énergie et de mauvais coups, ils ont, d'année en année, conçu ce village Ken comme le déclenchement d'un conte à la tunisienne pour nos enfants : «Ken ya ma ken » (Il était une fois ). Fins connaisseurs de tous les aspects de notre patrimoine de l'architecture, en passant par les métiers traditionnels en perte de vitesse devant les affres d'une modernité galvaudée, ils les ont ainsi sauvés de l'oubli en se les réappropriant pour les remettre au goût du jour : un habitat imité de celui du village berbère de Takrouna, en matériaux locaux, à travers une architecture douce; un mobilier traditionnel relooké, des métiers à tisser les mergoums et autres tapis de haute lice; des ateliers de poteries les plus variées imités de ceux que ces bâtisseurs ont glané à travers tout le pays; un musée consacré aux costumes traditionnels dignes de ceux de Dar Ben Abdallah; des loges et des ateliers pour des artistes - plasticiens - et ils ont été nombreux !; une galerie d'art, une salle de concert, un restaurant de mets traditionnels aux recettes souvent perdues, une pépinière, etc.
Il faut aller au village Ken pour se rendre compte du résultat de cette démarche salvatrice, d'un patrimoine de plusieurs métiers réunis en un même lieu pour le bonheur des visiteurs.
Et c'est cela même la concrétisation de cette «utopie pédagogique» dont parlait Baudelaire pour se défendre contre l'intolérance et les âneries de son époque.
Cette chronique du jour est aussi un appel à la sauvegarde de ce nouveau patrimoine qui est le village Ken puisque, comme nous le déclarent ces bâtisseurs de l'imaginaire, il y a aujourd'hui, péril en la demeure : un endettement quasi insupportable pour le couple et aussi une certaine désaffection du lieu depuis la création de zônes touristiques concurrencielles

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