Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Questions de culture - Touche pas à mon identité ! par Modou Mamoune Faye

Un drôle de débat secoue le landernau politico-médiatique en France. Dans ce pays de plus en plus métissé et où le melting-pot s'affirme de jour en jour, la notion d'identité n'est plus un sujet tabou. Et ce sont les hommes politiques qui sont à l'avant-garde de ce débat où l'on joue à l'équilibrisme verbal en choisissant bien ses mots.

Des mots qui, parfois, blessent, font mal et donnent le résultat contraire que l'on souhaite. L'identité est, en effet, un sujet très sensible et son utilisation à des fins politiques ou électoralistes peut parfois surprendre dans un monde globalisé où les frontières sont presque devenues virtuelles. En France où il existe un « ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale », certains politiques ne semblent pas avoir pris conscience de la marche irréversible de l'Humanité vers un monde où les cultures, les peuples et les nations vont de plus en plus s'imbriquer, se mélanger et se métisser.

Qui aurait pu imaginer, il y a juste quelques décennies, que les Etats-Unis d'Amérique (où existe une forte conscience nationaliste incarnée par les très conservateurs Wasp ou White anglo-saxon protestant) seraient un jour dirigés par un Noir, de surcroît fils d'un émigré africain, kenyan pour être plus précis. L'élection de Barack Obama comme premier président noir des Usa a bouleversé toutes les donnes en matière de perception des minorités dans ce pays. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, même si les questions raciales et de discrimination demeurent, il est devenu politiquement incorrect et incongru de parler « d'identité américaine ». Et il est dommage que la France, pays où a été signée la Déclaration universelle des droits de l'Homme, le 10 décembre 1948 au Palais de Chaillot à Paris, par 58 Etats membres des Nations Unies, agite un tel débat.

Des intellectuels français de tout bord commencent à hausser le ton, à l'image d'un journaliste de l'hebdomadaire parisien « Jeune Afrique » qui s'interroge en ces termes : « Les cordes sensibles vibrent, la patrie est en danger. Nicolas Sarkozy et son ministre de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, Eric Besson, ont estimé qu'il était urgent et capital d'interroger les Français sur cette question qui les taraude au point de leur faire oublier leurs mille et un soucisâ-‰ : que signifie être Françaisâ-‰ ? ». Ce climat délétère ne favorise guère les analyses lucides et les échanges intellectuels d'où jailliraient de belles idées pouvant faire avancer la réflexion.

Au contraire, des hommes politiques, sans doute guidés par des sentiments démagogiques ou mus par des considérations électoralistes (les régionales c'est en mars 2010 en France), enfoncent le clou et s'en prennent à des intellectuels dont le seul tort est de ne pas avoir la langue dans leur poche.

Comme la toute nouvelle lauréate du Prix Goncourt, l'écrivain franco-sénégalaise Marie Ndiaye, qui a été récemment l'objet d'une attaque en règle de la part du député Ump (majorité) Eric Raoult. Ce dernier, dans une lettre adressée au ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, estime en effet que les lauréats du Goncourt doivent être soumis à un « devoir de réserve ».

En langage moins codé, un intello ça ferme sa gueule ou ça... démissionne de son rôle d'éveilleur de consciences, pour paraphraser un célèbre homme politique français. Le député de la droite reproche à la romancière d'avoir dit dans une interview accordée bien avant le Goncourt 2009 qu'elle a préféré aller vivre à Berlin avec sa famille par... dégoût de la France de Nicolas Sarkozy. « Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité... Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux », avait dénoncé l'auteur de « Trois femmes puissantes » dans la même interview.

Dans cette affaire qui a été largement commentée par la presse française, le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand a refusé de jouer les arbitres, préférant se réfugier dans un principe de neutralité. Selon de nombreux intellectuels et analystes parmi lesquels le célèbre journaliste Bernard Pivot, cette polémique constitue une dérive dangereuse et une véritable menace pour la liberté d'expression dans un pays connu pour être celui des... libertés.

Il y a quelques décennies, dans les années 1980-1990, la France était traversée par un mouvement antiraciste dont la tête de proue était Harlem Désir, un jeune militant des droits civiques qui bénéficiait d'un large mouvement de sympathie de la part de l'opinion publique et dans les cercles de gauche. Son slogan favori était : « Touche pas à mon pote ». Le symbole de la main ouverte était placardé sur les murs de Paris, dans les couloirs du métro et dans les grandes villes de province.

Des concerts, des conférences et des débats étaient organisés un peu partout. Des intellectuels se prononçaient sur ce nouveau phénomène qui a bien changé le visage d'une France où le délit de faciès était très courant. Le militant Harlem Désir et ses potes sont devenus des quinquagénaires, certains sont des députés européens ou occupent de hautes fonctions administratives. Aujourd'hui, dans une France en proie à de nouveaux démons qui ont pour noms exclusions, marginalisation ou xénophobie, d'autres « activistes » devraient prendre la relève afin que ce pays demeure ce qu'elle a toujours été : celui des libertés et des égalités...


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