Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Augmentation de capital de la BAD Où comment gérer les exigences légitimes et contraires ?

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Le président de la Banque africaine de développement (BAD), Donald Kaberuka et son équipe, ont sollicité et obtenu du Conseil consultatifs des gouverneurs (composé des Gouverneurs de banque centrales africaines et des Ministres en charge de l'Economie et des Finances dans les 53 pays africains membres de la BAD), l'augmentation du capital de l'institution bancaire africaine. En parvenant à mobiliser 70 milliards de francs Cfa, les fonds propres de la BAD passeront de 35 milliards en 2008 à 105 milliards de francs de Cfa. Une augmentation de 200%.

Ce fut, entre autres, l'une des décisions majeures qu'on pouvait retenir de ces 44éme assemblées annuelles de la BAD qui s'étaient tenues à Dakar, du 10 au 14 mai 2009. Prévue normalement en 2013, l'augmentation du capital de la BAD a été ramenée à 2009, en raison d'une forte sollicitation de la banque par les 53 pays africains membres, pour faire face aux effets de la crise financière internationale et de la récession mondiale, qui ont déséquilibré bon nombre de cadrages macroéconomiques de pays africains.

En faisant à la fois le diagnostic statique et dynamique des états financiers de 2009 de la BAD, trois (3) ratios (le rapport entre deux grandeurs caractéristiques) expliquent ce besoin d'augmentation de capital :

Le ratio des fonds propres (qui détermine sa capacité d'autofinancement, donc la capacité de la Bad à prêter de l'argent aux Etats membres) , le ratio dette/capital utilisable (qui renseigne sur le poids de ses dettes et de ses fonds propres dans ses investissements, donc son niveau d'endettement) et le plafond des prêts qui risquent d'atteindre, au rythme où la BAD est sollicitée, la limite (objective) des 100% en 2012, si les caisses de la banque ne sont pas renflouées.

Pour ce qui est de ses fonds propres, la BAD n'en utilise que 55% en 2009. Si elle déroule sa stratégie à moyen terme (SMT) comme elle compte le faire, l'utilisation de ses fonds propres vont passer de 69% en 2010 à 85% en 2011 pour atteindre la barre des 100% en 2012, avec un point culminant de 117% en 2013. Ce qu'elle n'a pas dans ses caisses.

En ce qui concerne le ratio Dette/ Capital utilisable, il est déjà à 78% en 2009. Selon une projection faite par la BAD sur un scénario de crise prolongée, ce ratio va passer à 95% en 2010 pour dépasser la barre des 100% et pointer à 112% en 2011 avec un point culminant de 156% en 2013.

Item pour le plafond des prêts. Au 31 décembre 2009, la BAD a prêté 51% de ses ressources. Si la BAD doit continuer à catalyser les demandes de financement des Etats membres pour faire face à la crise de croissance et à la crise de développement , la BAD va prêter, 76% de ses ressources en 2010, 94% en 2011 et dépasser la barre des 100% pour se retrouver à 111% en 2012 et 127% en 2013.

En d'autres termes, la conclusion qu'on peut tirer de cette analyse financière des états financiers de la BAD au 31 décembre 2008 est que si elle ne procède pas à une augmentation de son capital, en 2012 elle va prêter et financer ces opérations sur fonds propres, puiser dans ses réserves sans pour autant couvrir toutes les opérations qu'elle doit faire. Elle risque donc de s'endetter très lourdement pour faire face à ses opérations ; et ce qui n'exclut pas à terme, une faillite pure et simple et un dépôt de bilan de la BAD. Que Dieu nous en préserve !

Mais voilà, la BAD a deux catégories d'actionnaires : les actionnaires fondateurs régionaux (les 53 pays africains qui détiennent 60% des parts) et les actionnaires non régionaux (40% des parts). Au 31/12/2008, la géographie du capital social de la BAD qui regroupe 77 pays, et dont le capital social est de 35 milliards de francs Cfa, se présente ainsi : 21% de parts pour 14 pays d'Europe, 7% de parts pour 4 pays d'Asie, 1% de parts pour 2 pays du Moyen -Orient, 11% de parts pour 4 pays d'Amérique du Nord et du Sud et 60% de parts pour les 53 Etats africains.

De ce qui précède, les pays africains membres qui produisent et/ou exportent du pétrole sont financés par la BAD à hauteur de 41% du volume total de ses opérations ; contre 42% pour les pays africains non producteurs et/ou de pétrole et 17% pour la clientèle « Régional et Multinational ».

Les africains disposent donc des deux tiers (2/3) du capital de la BAD et tiennent à contrôler leur institution. Rien de plus normal. Seulement, la BAD lève ses ressources nécessaires pour le financement de ses opérations sur le marché des capitaux (Europe, Amérique, Asie). Et l'Afrique n'a pas de marché financier fort. L'actionnaire majoritaire (les régionaux) a le pouvoir juridique. Les actionnaires minoritaires (les non -régionaux) ont le levier financier, car ce sont eux qui cautionnent les levées de fonds de la BAD sur le Marché financier international. L'actionnaire majoritaire (l'Afrique) cherche une rentabilité économique (bien être social des populations africaines à travers les investissements dans l'Education, la Santé, l'Assainissement et les Infrastructures sur le continent). Les actionnaires minoritaires cherchent une rentabilité financière (plus value sur chaque franc investi). Le continent africain est à l'étape d'une société de construction d'infrastructures et d'équipements publics, l'Europe, l'Amérique et l'Asie sont à l'étape d'une société de consommation.

D'un côté, les actionnaires minoritaires souhaitent que la BAD investisse plus sur les titres de placement sur le Marché financier ( le portefeuille de placement de la BAD est évalué à 70 milliards de francs Cfa répartie en dollars US (49%), en Euro (31%), en GBP « le Pound, la monnaie du Royaume Uni (9%) et Autres monnaies (12%) que d'octroyer des prêts aux pays membres qui remboursent difficilement -et bizarrement- préfèrent rembourser avec leurs maigres ressources, les institutions de Bretton Woods (Fmi et Banque mondiale) en premier avant de payer la BAD.

De l'autre côté, l'actionnaire majoritaire (les 53 pays africains) préconise la mise sur pied de différents fonds spéciaux, car les besoins spécifiques du continent africain sont mieux gérables par des fonds spécifiques plutôt que le financement à travers les structures bancaires classiques de la BAD. Il faut gérer les exigences légitimes et contraires. Tout un exercice.

Seulement, dans un premier temps, les actionnaires minoritaires ont gagné la première manche, en réussissant à « imposer » à la BAD, une augmentation du capital social en lieu et place d'un plan de financement à moyen et long terme. Et c'est là que les Etats africains doivent faire attention pour que la BAD, tout en diversifiant ses opérations, reste aussi dans son coeur de métier, c'est-à-dire le financement des besoins fondamentaux (Santé, Education, Alimentation etc...) du continent africain. D'autant plus qu'avant 1991, la BAD ne finançait que le secteur Public africain. Mais, depuis, la BAD finance aussi bien le Public que le Privé.

Pour ne pas amener la BAD à ce genre de situation contraignante- comme une augmentation de capital qui va nécessairement avoir des conséquences sur le pilotage et la prise de décisions stratégiques- chaque Etat africain membre de la BAD devra recréer et/ou renforcer sa et/ou une banque nationale de développement, seules capables de connaitre, d'apprécier les PME, les entreprises artisanales et donc les financer. Etant bien entendu, que l'objectif d'une banque de développement n'est pas la réalisation d'un profit, même si celui-ci est nécessaire pour conforter sa structure, mais de permettre l'investissement pour faire face aux aléas.

Ainsi, les banques sous régionales (BOAD, BEAC, SADEC) pourront se « spécialiser » dans le financement des investissements lourds des pays africains qui ont compris que le salut du continent passe inévitablement par les Infrastructures, les Equipements, un Environnement des affaires attractif, des fonds spéciaux et des structures d'accompagnement pour permettre aux secteurs privés nationaux africains, à jouer pleinement son rôle. Ce sera ainsi, que la BAD continuera à faire son coeur de métier, c'est-à- dire, financer les secteurs de la Santé, de l'Education, de l'Alimentation et de l'Habitat. Sans quoi, tous les chemins mèneront vers la BAD et elle ne peut tout faire. Après la mise à mort d'Air Afrique, les querelles de leadership à l'Union africaine et la tergiversation du Népad, la BAD est à ce jour, la seule institution crédible à l'échelle du continent qu'il faut préserver. A tout prix.


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