La Presse (Tunis)

Tunisie: Tourisme saharien - Guerre des étoiles à Tozeur

interview

Un épisode de plus, non pas à la fameuse série de films du réalisateur américain Georges Lucas, mais au feuilleton du ballet des liaisons aériennes avec la capitale du tourisme saharien à différentes destinations étrangères qui vont et viennent au gré d'on ne sait quelle logique commerciale qui,

en tout cas, ne tient aucun compte des impératifs de développement global et intégré d'une région qui, depuis une vingtaine d'années, pourtant, fournit la preuve de la pertinence des choix faits par l'Etat pour y dynamiser la vie économique.

En deux décennies, en effet, un Sud-Ouest qui était à la traîne du convoi se voit, grâce au tourisme, propulsé au rang de pôle de développement économique et social, bourdonnant comme une ruche des mille et une activités liées directement ou indirectement au secteur touristique et qui, de région anémiée par un exode massif et permanent, fixe désormais sa population et attire même un nombre croissant d'exogènes venus s'y établir pour affaires ou pour leur agrément, Tunisiens et étrangers confondus.

Cette évolution semble cependant contrariée par des facteurs divers que nous avons essayé de cerner au plus près avec Abderrazak Chraït, pionnier du tourisme saharien et l'un des principaux opérateurs de la région.

De nouvelles dessertes relient Tozeur à différentes métropoles européennes à partir de cette nouvelle saison. Une bonne nouvelle, non?

Assurément, à condition qu'elles ne soient pas, une fois de plus, suspendues. Ce serait, on en a maintenant la preuve, plus dommageable qu'autre chose et d'abord pour le transporteur lui-même qui, n'ayant pas pris le temps d'instaurer une habitude, de sécuriser ses partenaires par la continuité de ses prestations, investit littéralement en l'air avec de telles opérations.

Mais le transporteur doit-il coûte que coûte maintenir une ligne déficitaire?

Toute nouvelle liaison est nécessairement déficitaire le temps de son décollage. C'est le prix à payer pour l'installer durablement. Ensuite, il y a lieu, dans le cas d'espèce, de redéfinir les notions de perte et de profit. Pour le lancement d'une nouvelle région touristique, une destination concurrente a pris sur elle pour un temps les frais de transport de la clientèle venue d'Europe. En contre-partie, ils ont assuré une affluence bénéfique pour toutes les autres composantes du produit: hébergement, excursions, shopping, etc.

Mais qui doit prendre en charge de telles dépenses?

Les pouvoirs publics, assurément. Eux seuls peuvent récupérer d'une main ce qu'ils donnent de l'autre. Prenez l'exemple de notre région. Les investissements qui y ont été effectués par l'Etat, crédits aux promoteurs compris, sont, et de loin, inférieurs à ce qu'il a perçu au titre des impôts et taxes diverses, sans compter les recettes en devises estimées à 120 millions de dinars par an, ni de l'incidence du secteur sur l'emploi qui concerne 15.000 personnes, c'est-à-dire autant de familles qui tirent leur subsistance en travaillant directement pour le tourisme, sans compter les emplois indirects.

N'est-ce pas trop demander à l'Etat?

L'Etat joue un rôle moteur dans le développement de tous les secteurs, l'économie en tête. Il lance les grands chantiers puis passe le relais aux privés pour se consacrer à son rôle de régulateur afin de maintenir les équilibres fondamentaux dans une optique globale qui tient compte des intérêts supérieurs du système. Son intervention devient impérative lorsqu'il y a des dysfonctionnements qui peuvent perturber ce système.

Dans le cas du transport aérien, son incidence sur le fonctionnement du tourisme saharien n'est plus à démontrer. L'intervention de l'Etat est dès lors requise si la compagnie nationale ne peut supporter les frais de fonctionnement des lignes jugées indispensables et pour un temps déficitaires.

Dans l'intervalle, les professionnels, c'est-à-dire les hôteliers et les voyagistes doivent s'employer à promouvoir la région à l'étranger...

C'est là que le serpent se mord par la queue. Pour participer à la promotion de la région, les professionnels doivent faire du chiffre pour pouvoir en assumer les charges. Avec un taux de remplissage annuel moyen de 30%, on est loin du point d'équilibre budgétaire. Et ce faible taux est en grande partie imputable à l'insuffisance de liaisons aériennes...

On dit qu'avec une amélioration de la qualité de vos prestations, vous pourriez atténuer vos méventes

Il y a ce qui, de toute évidence, tient au degré d'engagement des professionnels dans la qualité de leurs services, qui dépend de leur sérieux et de leur bonne volonté. Là, leur responsabilité est totalement engagée. Reste le reste, c'est-à-dire la nature de ces prestations. Il est vrai que, selon des normes abstraites, c'est-à-dire qui ne tiennent pas compte des réalités du moment, on pourrait déceler des lacunes et des non-confirmités. Mais avec les prix imposés par des partenaires en position de force, précisément parce que la destination est mal desservie et parce que le promoteur est assujetti à des contraintes financières paralysantes, on ne peut demander à la plus belle femme plus qu'elle ne peut donner.

Vous parlez de contraintes financières...

C'est l'autre entrave qui paralyse le secteur et pourrait même le couler. Ils sont plombés par les dettes. Avec un service courant de 18% cumulé depuis plusieurs années à cause des handicaps signalés, la dette s'élève pour certains à 4 ou 5 fois le montant de l'emprunt contracté. Autant dire qu'ils sont dans l'incapacité totale de s'acquitter de cette dette. Cela ne les rassure pas, ne les galvanise pas. Ne les motive pas pour un surcroît d'efforts et de sacrifices. Encore une fois, il revient à l'Etat de redresser cette situation.

Et alors les sanctions tombent

C'est complètement aberrant. Ces sanctions accentuent un sentiment d'injustice et d'amertume lorsqu'elles sont le fait d'une administration complètement insensible à la conjoncture et qui ne tient aucun compte des conséquences néfastes de ces sanctions et de la publicité qui leur est faite sur la région et sur le tourisme saharien dans son ensemble. Imaginez le tourisme saharien sans établissements 5* après le déclassement des deux seuls hôtels de cette catégorie.

Le tableau n'est pas tout à fait rose. Que préconisez-vous?

Effectivement, d'une certaine manière, c'est l'impasse. La répression n'y remédiera pas, car il faut agir sur les causes et non sur les effets. Il faut engager à ce sujet un débat national et toute décision finale devra être issue de la concertation entre toutes les parties concernées. Il y va de l'avenir du tourisme saharien.

Les dysfonctionnements actuels profitent grandement à la concurrence qui réalise de belles performances en drainant vers elle les déçus de notre destination. On ne redressera pas la page en sévissant à tort et à travers, en rabaissant intempestivement l'image de la destination. Il faut tourner la page, recréer au sein de la profession l'enthousiasme de l'époque pionnière. Il faut y injecter une dynamique renouvelée, un sang neuf et prendre des mesures salvatrices, car les prochaines années vont être décisives pour l'avenir de ce secteur.


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