La Presse (Tunis)

Tunisie: Journées théatrales de Carthage - Errance sur tous les plans

Deux histoires et une seule finalité: l'errance. Ce sont les histoires d'une femme handicapée, enchaînée et défigurée et d'une ville déchirée, dépouillée et abandonnée, reliées par un même destin.

La femme devient ville sous un «trompe-l'oeil» théâtral réalisé par Najd Qasas dans Sans adresse, la pièce de la Troupe du théâtre contemporain jordanien, présentée, mardi et mercredi derniers à la salle du 4e Art, dans la section «Présence». Les images se confondent sur cette scène fractionnée par un décor fait d'escaliers en fer, mobiles. Ces escaliers que l'on tire et que l'on retire, que l'on tourne et que l'on détourne construisent à chaque mouvement une nouvelle «architecture» scénique, un nouveau tableau avec couleurs et nuances

Sept acteurs ont évolué dans cet espace meublé d'acier. Sept corps ont essayé donc d'épouser, tels des rebonds, ces barreaux lourds et froids. On grimpe dessus et on rampe dessous. On saute et on danse. On s'agite comme des enfants pris d'angoisse, en éjectant, à chaque élan, des paroles saccadées La frénésie se calme quand une femme handicapée apparaît, accompagnée de deux chanteurs. Et là, toutes les paroles éparpillées dans l'air semblent reprendre leur ordre dans une prose bien rimée.

Les voix, l'une masculine et l'autre féminine, s'alternent, douces et cristallines, se répandant dans l'espace, en solo et parfois en duo. Elles se lancent comme un écho. Une voix qui raconte, dans un même texte, celui de Moflah Adouane, la douleur de cette femme, qui se plaint à un fils martyr de l'abandon de leur progéniture toujours en vie, et l'incapacité des Arabes à reprendre Al Qods colonisée. "Trop de paroles et peu d'actions : voilà toute l'histoire !", crie la femme avant de laisser la voix au chant a cappella qui domine au fur et à mesure toute la pièce.

Pendant environ une heure, les tableaux défilent ainsi, tantôt mouvementés, tantôt tranquilles. La colère se mêle aux sanglots et les cris s'étouffent au fond de la gorge. Les corps s'agitent mais les sens se perdent : l'oeil ne perçoit plus la lumière, les oreilles ne captent plus la voix. On ne touche plus. On ne déguste plus. On ne renifle plus. Et les muscles se lâchent dans une chaise roulante que l'on malmène et que l'on lance sans pouvoir l'attraper. Cette chaise portant la femme mutilée est à l'image de cette parole que l'on jette dans l'oreille d'un sourd ou encore cette promesse que l'on fait sans être sûr de la tenir.

On ne peut que féliciter l'effort entrepris au niveau de la scénographie. Mais cette pièce laisse une impression de déjà-vu, même si on prônait l'originalité et l'innovation.


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