La Presse (Tunis)

Tunisie: L'invité du Lundi - Moaz Driss - "Mon départ fera du bien !..."

Jallel MESTIRI

23 Novembre 2009


- J'étais sûr de ne pas pouvoir faire un long bail à l'Etoile - Président de club, une occupation à plein temps - J'ai connu à l'Etoile des choses que je n'aurai jamais pu découvrir dans un autre domaine, même dans mes activités professionnelles

- La situation est devenue ingérable et je ne m'y retrouvais plus - Je ne pouvais pas continuer à prendre des décisions, des approches et des méthodes dont je n'étais pas convaincu - Le changement pour le changement ? Non, merci - Absence de déficit, une première dans l'histoire du club - Nos rapports avec nos concurrents directs ont changé - Une frange du public est manipulée. Il n'y a pas plus facile que les jugements gratuits - La question n'est pas de savoir jusqu'à quand un club peut s'opposer au départ de ses meilleurs éléments, mais jusqu'à combien ? - Rhim s'est trouvé dans une situation qui ne lui était plus favorable

Faire le sacrifice au nom de l'intérêt général relève d'un pouvoir fort, d'un pouvoir irréprochable en matière de conviction et de pratique. Moaz Driss décide de partir avec la conviction que son départ fera du bien à l'Etoile. Quand il a pris ces derniers temps un peu de recul, il a pu regarder l'équipe de l'extérieur. C'est une bonne expérience car, quand on est à l'intérieur d'un club, on ne voit pas vraiment tout ce qui se passe.

Si on considère aujourd'hui le football comme étant l'école de la vie, on ne serait pas loin de dire que le passage de Moaz Driss à la tête de l'Etoile est une leçon à méditer. Les réussites, les échecs, il en a vu de toutes les couleurs. A l'ESS et peut-être bien plus qu'ailleurs, le poste de président de club ressemble à une profession de foi où la passion au quotidien sert de compassion à tout. Seule l'histoire sera capable de juger. Mais cela va dépendre de qui va écrire l'histoire.

Au moment où vous avez accédé à la tête de l'Etoile, avez-vous imaginé que vous alliez quitter le club de cette manière ?

J'étais plutôt sûr et convaincu d'une autre chose : celle de ne pas faire un long bail à l'Etoile. La présidence d'un club, surtout comme l'ESS, est une occupation à plein temps, avec des exigences et des contraintes en permanence et sans répit. Finalement, je suis allé jusqu'à deux mandats dont le dernier s'achève ainsi avant terme. Je ne saurai regretter mon passage à l'Etoile dans la mesure où cela m'avait permis de connaître et de vivre des choses que je n'aurai certainement jamais découvertes ailleurs, et encore moins dans un autre domaine, même dans mes activités professionnelles.

Pas de regret donc, mais beaucoup de soulagement aussi puisque je vais pouvoir reprendre ma vie normalement. Tout mon temps, tout mon quotidien, étaient réservés à l'Etoile. Cela s'opérait au détriment de tout. Ma famille, ma santé. ça relevait vraiment de l'insensé. Il faut dire aussi que la situation au club est devenue depuis quelque temps ingérable. Je ne m'y retrouvais plus. Avec l'arrivée de Hamed Kammoun, on pensait qu'on allait préconiser une sorte de changement dans la continuité. Malheureusement, ce n'était point le cas. Je ne pouvais pas cautionner des décisions, des orientations et des approches dont je n'étais pas convaincu. En même temps, je ne pouvais pas m'y opposer pour que l'on ne dise pas que je ne laissais pas les nouveaux arrivés travailler. Il y avait quand même des acquis à préserver, des réalisations dont on ne saura jamais se passer. On ne va pas tout jeter d'un seul coup, sous prétexte de vouloir changer les choses, et encore moins préparer l'avenir en préconisant un chambardement total dans les méthodes de travail. Le changement pour le changement? Non, merci. D'ailleurs, ça n'a jamais figuré dans les traditions d'un club de l'envergure de l'Etoile

«Je laisse un club dans une bonne situation financière»

Mais vous aussi, vous aviez fait des choix et pris des décisions qui ne s'étaient pas avérés toujours bons, ou encore les plus appropriés...

Le football n'est pas et ne sera jamais une science exacte. Tout peut arriver à tout moment et l'on ne sait pas de quoi sera fait demain. Oui, j'ai fait des choix, j'ai pris des décisions. J'ai réussi et j'ai échoué quelque part. Mais le plus important dans tout cela est d'avoir le courage d'assumer ses responsabilités aussi bien dans la réussite que dans l'échec. Si on fait une sorte de bilan, le constat est plus que jamais révélateur. Après trois ans et demi, je laisse un club dans une très bonne santé financière. Pas de déficit à ce niveau. Une première dans l'histoire pas seulement de l'ESS, mais aussi de beaucoup d'autres clubs. Dans le registre sportif, le constat ne laisse pas aussi indifférent. Deux championnats en trois saisons en basket, trois fois sur le podium en handball, deux fois en volley-ball. Venons-en maintenant au football qui intéresse le plus l'opinion publique et qui constitue généralement le principal critère de réussite : une bonne consécration en coupe d'Afrique de la Ligue des champions, demi-finaliste de la Coupe du monde des clubs, une coupe de la CAF, un titre de championnat, une supercoupe, une finale de la Coupe de Tunisie et une finale de la coupe de la CAF. Qui oserait parler d'échec ?

Autre chose dont je suis particulièrement fier. Nous avons réussi à donner un autre sens et une nouvelle vocation à la nature de notre relation avec les autres clubs et notamment nos principaux concurrents, bien sûr sportifs. Nous avons disputé des matches amicaux avec l'Espérance, ce qui est une première dans l'histoire des deux clubs. Même chose ave le CA, le CSS. Plus d'incidents aussi et surtout dans les matches chocs, que ce soit sur le terrain ou ailleurs. Le comportement des supporters a ainsi sensiblement changé. Ce qui est très important et ce qui est aussi très significatif

«Toute considération s'incline devant les chiffres»

Alors, pourquoi partir ?

La principale motivation dont aurait besoin un président de club est la passion qu'il pourrait éprouver devant tout ce qu'il est censé accomplir et entreprendre. Ça rend fort et ça donne la capacité d'aller jusqu'au bout. Mais quand le cadre et l'environnement idéal arrivent à manquer, la mission qui incombe au premier responsable du club devient alors difficile à assumer. Quand je dis environnement, je parle de l'entourage du club, c'est-à-dire des agissements extérieurs où une frange du public est manipulée. La tension est alors devenue difficile à supporter, surtout de la part des jeunes joueurs dont l'âge et l'inexpérience ne leur permettaient pas d'y faire face. Il faut dire que la cible, ou plutôt la première cible n'était autre que le président du club dont la présence ne paraissait pas plaire à certaines personnes. En dépit des résultats que nous avons obtenus et que nous continuions à réaliser, on cherchait à chaque fois, pour un oui et pour un non, à minimiser la valeur du travail accompli. Au fur et à mesure que cela prenait progressivement une plus grande dimension, j'ai pris la décision de partir dans l'intérêt de l'Etoile. Peut-être que l'on n'aura plus ainsi à s'acharner sur le club et qu'il y aurait trêve de contestations et de polémiques.

Les contestations tournent aussi autour de la nature de l'effectif dont dispose l'ESS et dont vous êtes le premier responsable. D'ailleurs, on vous reproche d'avoir affaibli le groupe en laissant partir beaucoup de joueurs, sans pour autant en assurer la relève, et encore moins combler les défaillances qui en résultaient

Il n'y a pas plus facile que les jugements gratuits. Peut-on vraiment retenir des joueurs en fin de contrat ? Ne serait-il pas mieux de tirer justement profit de leur transfert avant qu'ils ne deviennent libres ? Quel discours et quelle réponse donneriez-vous à un joueur qui vous apporte une offre de salaire qui est cinquante fois supérieure à ce qu'il percevait jusqu'ici ? Comment le remotiver par la suite et après l'avoir retenu ? Avec quel état d'esprit va-t-il de nouveau jouer ? La question n'est pas de savoir jusqu'à quand un club peut s'opposer au départ de ses meilleurs éléments. Mais jusqu'à combien ? Toute considération s'incline devant les chiffres.

Le renouvellement de l'effectif était notamment destiné à faire face au départ, certes massif, mais forcé des joueurs, mai aussi à ceux qui se sentaient frustrés pour avoir raté une belle opportunité d'améliorer sensiblement leur situation. Le cas notamment de Nafkha à qui nous avons demandé de patienter, mais qui n'a pu retrouver son aura, ou encore le rôle qui lui revenait pour servir de cadre et de leitmotiv à ses jeunes camarades en dépit, il faut le dire, de la révision à la hausse de son contrat. Nous avons aussi pensé nous renforcer avec des joueurs locaux. Les meilleurs, du moins les plus en forme et susceptibles d'être libérés par leurs clubs. Mosrati a débarqué ainsi à l'Etoile après avoir été l'un des meilleurs joueurs de l'USMonastir, même chose pour le capitaine stadiste Boulaïbi et son camarade Mabrouk. En même temps, nous avons fait appel à des joueurs cadres tels que Chaker Zouaghi, en ce temps-là titulaire en équipe nationale et présent en Coupe d'Afrique des nations au Ghana, et fait revenir Gelson qui venait de gagner la Coupe de France avec Guingamp. Les jeunes avaient aussi leur place dans cette opération de restructuration, à l'instar de Akaïchi. Et si la mayonnaise a tardé à prendre, c'est en raison du climat d'hostilité dans lequel s'était trouvée l'équipe. Mais même avec un effectif à 80% remanié, les résultats n'étaient pas aussi dramatiques que ce que l'on avait essayé de propager. On s'est qualifié aux groupes de poule en Ligue des champions. Nos résultats ne sont certes pas habituels, mais pas aussi catastrophiques que le laissaient croire certains commentateurs et qui en faisaient une fixation sur l'Etoile. Sans la moindre exagération, je peux affirmer que jamais un club n'a été autant la cible des critiques.

«Rhim s'est senti visé»

La démission de Lotfi Rhim vous a-t-elle surpris ? Ou est-ce la réaction, du reste, logique d'un entraîneur dont les prérogatives étaient devenues contestées au sein du club même ?

Rhim s'est trouvé dans une situation qui ne lui était plus favorable. Il sentait qu'on le cherchait quelque part. Son autorité d'entraîneur diminuait au fur et à mesure que les résultats ne suivaient pas. L'ambiance du travail n'était plus aussi la même. Vous savez, lorsqu'un entraîneur se sent visé et attendu au tournant, il perd une grande partie de la motivation qu'il éprouve pour son travail. Il ne se sentait plus en confiance, surtout quand on lui avait fait savoir, directement ou indirectement, qu'on n'était pas convaincu de ses choix et de son travail. L'idée que j'ai de lui personnellement n'a jamais changé. Je savais et je demeure convaincu qu'il est un entraîneur compétent, qui sait ce qu'il fait, mais qu'il n'était pas servi par la chance lors de son passage à l'Etoile. Quand je l'ai engagé en début de saison, il avait les prédispositions d'un entraîneur tunisien qui a toutes les qualités requises pour réussir. Son passage à l'USMonastir a attiré l'attention et son arrivée à l'Etoile n'était pas aussi un cadeau. C'était tellement mérité qu'il constituait l'un des rares entraîneurs tunisiens à faire l'unanimité autour de lui. Mais, comme vous le savez, un entraîneur est jugé par les résultats, et pas par la qualité de son travail. Il m'a demandé de partir à deux reprises et à chaque fois je l'avais retenu. Personnellement, j'aurais aimé qu'il reste, mais malheureusement à la troisième fois où il décidait de partir, je ne pouvais plus le faire revenir sur sa décision.

Ne pensez-vous pas que vous ne l'aviez pas, en quelque sorte, suffisamment protégé ?

Comme je l'ai déjà dit, je ne voulais pas intervenir dans la méthode de travailler des nouveaux responsables de l'équipe de football pour qu'on ne dise pas que je les empêchais de travailler. Il faut dire qu'à l'Etoile, il n'y a pas seulement l'équipe senior de football. Nous avons en effet réussi à rester un club pluridisciplinaire au moment où d'autres s'acheminent vers la spécialisation. Nous sommes pratiquement le seul club qui évolue avec toutes les disciplines du sport collectif. Nous avons 1.500 licenciés, une académie de football et nous avons tout fait pour nous ouvrir sur notre environnement. D'ailleurs et en collaboration avec la Jeune Chambre économique de Sousse, nous avons lancé un programme de travail destiné à former de jeunes dirigeants dans le domaine sportif, avec des idées nouvelles et certainement un cadre de travail nouveau et plus enrichissant.

Aussi soulageant soit-il, il n'y a pas de départ sans regret. Vous quittez donc l'Etoile, mais quelque part vous ne saurez échapper à l'idée de regretter «un monde» dans lequel vous vous êtes, on n'en doute pas, investi, mais qui ne vous a pas aussi équitablement récompensé

Les regrets viennent essentiellement pour les gens qui ont travaillé, qui ont voulu agir sur le cours des événements. Oui, je regrette surtout les projets que je n'ai pu terminer et dans lesquels je me suis investi. A commencer par le projet de l'infrastructure entamé fortement, mais pas encore réalisé. Le projet de construction d'une salle couverte dans l'enceinte du club me tient aussi à coeur.

Et sur le plan purement technique ?

Le timing du limogeage de Decastel et le maintien du staff technique à l'arrivée de Gernot Rohr.

Oui, il y a de toute évidence des regrets, mais la fierté d'avoir travaillé dans un club de l'envergure de l'Etoile est encore plus forte et procure évidemment de la compassion. La plus belle fierté de tout dirigeant sportif, celle qui ne peut avoir d'égale, reste cependant l'honneur qu'il peut avoir et ressentir lorsqu'il est honoré, et derrière lui tout le club, par le Président de la République. Un fort témoignage d'attachement aux efforts que le pays ne cesse de déployer pour les sportifs et pour le développement du sport.

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