La Presse (Tunis)

Tunisie: Tribune - Pourquoi s'introduire en Bourse ?

Une introduction en Bourse a lieu lorsque les titres de l'entreprise sont mis en vente pour la première fois au grand public afin d'avoir accès au marché de capitaux à moindre coût et d'assurer la liquidité du titre.

La plupart des entreprises, au moment de leur constitution, lèvent des capitaux en s'adressant à un nombre très limité d'investisseurs (les fondateurs) ; toutefois il n'existe pas de marché liquide pour les actionnaires souhaitant vendre leurs titres (liquider le patrimoine). Si l'entreprise prospère et ses besoins de financement augmentent, il devient alors opportun pour elle de s'introduire en Bourse en vendant ses titres à un large nombre d'investisseurs diversifiés. La cotation de l'entreprise permettrait une meilleure liquidité des titres et assurerait à l'entreprise plus de financements dans des termes plus favorables par rapport à une entreprise non cotée.

Outre le fait que l'introduction en bourse permet de lever des capitaux importants pour financer des projets d'investissement d'envergure, dépassant parfois les capacités des bailleurs de fonds habituels de l'entreprise (actionnaires actuels et banques), l'introduction en Bourse permet également de diminuer le coût de la dette de l'entreprise. Selon une étude réalisée sur le marché italien, l'introduction en Bourse permet de réduire le coût de la dette en moyenne de 40 à 70 points de base. Par exemple en Tunisie, l'introduction en Bourse de la société Adwya a permis de réduire le coût de sa dette de 50 points de base passant de 8,5% lors de son introduction en Bourse à 8% actuellement d'après l'analyse financière réalisée par l'intermédiaire en Bourse, MAC.

Parmi les avantages généralement invoqués pour l'introduction en Bourse, on peut citer aussi l'amélioration de la notoriété de la société. En effet, l'opération d'introduction en Bourse fait l'objet d'une publicité importante ce qui augmente la notoriété de l'entreprise et améliore son image vis-à-vis de ses nombreux partenaires (clients, fournisseurs, bailleurs de fonds, salariés, etc.). L'entrée en Bourse renforce la crédibilité de l'entreprise grâce à l'effort de transparence et aux engagements qu'elle implique. La cotation constitue un gage de sérieux notamment pour les entreprises exportatrices, dont les partenaires étrangers sont rassurés par les contraintes qu'implique la cotation.

L'introduction en Bourse facilite aussi la transmission. En cas de cession totale de l'entreprise ou d'alliance stratégique avec un autre partenaire, la cotation en Bourse rend le transfert plus simple grâce à l'existence d'un prix de marché. La cotation en Bourse facilite également les problèmes de succession dans les entreprises familiales et permet d'éviter les conflits potentiels entre actionnaires. La pérennité de l'entreprise s'en trouve alors assurée.

L'introduction en Bourse est l'occasion d'améliorer le système de gouvernance de l'entreprise. Toute entreprise cotée doit rendre des comptes à ses actionnaires en publiant périodiquement ses comptes, et instaurer une communication financière améliorée orientée vers les investisseurs externes, actuels ou potentiels. Elle s'accompagne par l'instauration d'un comité d'audit interne lorsque ce n'est pas déjà le cas, et la présence d'administrateurs indépendants.

En contrepartie des avantages procurés par l'introduction en Bourse, celle-ci engendre le plus souvent des coûts pour les entreprises. Il existe des coûts directs liés à l'opération d'introduction en Bourse notamment les frais de publicité, la rémunération des experts, conseillers et intermédiaires en Bourse, la commission du Conseil du marché financier (CMF), les commissions de la Bourse des Valeurs Mobilières de Tunis (Bvmt), les commissions de la Société tunisienne interprofessionnelle de compensation et de dépôt des valeurs mobilières (Sticodevam). Les commissions des intermédiaires financiers des introductions en Bourse aux Etats-Unis sont estimées à 7% du montant de l'offre. En France, ces coûts se situent en moyenne dans une fourchette de 5% à 7% pour les introductions en Bourse sur le nouveau marché.

Les coûts indirects sont associés aux temps alloués par les instances dirigeantes à la préparation de l'opération d'introduction en Bourse, et les réunions avec les investisseurs et les analystes financiers (les «roadshows»). Les coûts indirects sont également représentés par la dilution associée à la vente des titres à un prix d'offre qui est, en moyenne, au- dessous du prix d'équilibre qui prévaut sur le marché juste après l'introduction en Bourse. La sous-évaluation (« underpricing ») de la société au moment de l'introduction en Bourse constitue pour les actionnaires existants un manque à gagner. A titre d'illustration, la société Adwya a été introduite en Bourse à un prix d'offre de 2,550 dinars; quatre jours après l'opération, son cours s'était établi à 4 dinars ce qui représente une sous-évaluation initiale de 56,86%.

Les sociétés faisant appel public à l'épargne sont tenues de communiquer directement et fréquemment avec le marché via les comptes annuels et situations comptables périodiques, ou via les lettres d'information destinées aux actionnaires, interviews accordées à la presse spécialisée, ou via des sites internet, ou encore via les publicités à l'occasion d'opérations financières. De telles communications améliorent la transparence de la société vis-à-vis des investisseurs mais engendre une perte de confidentialité notamment envers ses concurrents.

Les coûts directs et indirects affectent le coût de capital des entreprises introduites en Bourse. Ces coûts peuvent constituer pour certaines entreprises une barrière à l'entrée en Bourse. Malgré ces coûts, des entreprises franchissent le pas et s'introduisent en Bourse. Le nombre d'introductions en Bourse dans les pays développés est très important bien que les exigences en matière d'information pour les sociétés cotées soient drastiques. Un tel constat s'explique nécessairement par le fait que les avantages procurés par l'introduction en Bourse compensent largement les coûts engendrés par celle-ci. Beaucoup d'entreprises tunisiennes et surtout les PME, qui composent en majorité le tissu industriel tunisien, ne perçoivent pas l'intérêt d'une introduction en Bourse et appréhendent une telle décision. Cela nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi les entreprises tunisiennes sont-elles réticentes à s'introduire en Bourse?

En dépit des incitations fiscales accordées aux sociétés qui s'introduisent en Bourse, le nombre des introductions demeure très faible en comparaison avec les pays développés ou par rapport à certains pays arabes tels que l'Egypte, l'Arabie Saoudite, le Koweït, les Emirats Arabes Unis (EAU), ou encore la Jordanie. En effet, suite à la promulgation de la loi 99-92 du mois d'août 1999 relative à la relance du marché financier, le taux d'IS était réduit à 20% pour les sociétés qui procèdent à l'admission de leurs actions ordinaires à la cote de la Bourse, à condition que le taux d'ouverture du capital au public soit au moins égal à 30%, et ce, pendant cinq ans à partir de l'année d'admission. Cette loi n'a pas eu l'effet escompté puisque le nombre des sociétés cotées en Bourse reste relativement faible avec seulement 50 sociétés cotées, avec une capitalisation boursière qui a atteint 8.301 MD en 2008 contre 6.527 MD en 2007, ce qui représente 16,3 % du PIB en 2008 et 14,5 % en 2007. De plus, les sociétés cotées ne représentent pas l'économie du pays. Malgré, les nouvelles introductions en Bourse d'Artes (Automobile Réseau Tunisien et Services S.A) et PGH (Poulina Group Holding), plus récemment, les Ciments de Bizerte et celle de Tunisiana, envisagée prochainement, les sociétés cotées demeurent pour l'essentiel des banques ou des sociétés financières (assurances, leasing et sociétés d'investissement)

Le faible nombre des introductions en Bourse en Tunisie s'explique essentiellement par :

- le manque de culture boursière : le tissu industriel tunisien est composé surtout d'entreprises familiales et de groupes privés sous-capitalisés et peu transparents.

- la prédominance du secteur bancaire dans le financement des entreprises.

- le rôle inefficient joué par les Sicar : leur activité est relativement peu développée dans notre pays, et leur rôle s'apparente plus à un crédit bancaire qu'à un financement en actions. Les sorties des Sicar via le marché boursier demeurent marginales voire inexistantes.

- les privatisations les plus importantes ont eu lieu hors marché (les cimenteries, Tunisie Telecom, etc.). Les privatisations partielles réalisées par le marché n'ont pas eu le succès escompté car elles ne sont pas accompagnées par un changement dans le mode de gouvernance.

Ces faiblesses ne doivent pas occulter les avancées réalisées. A ce titre on peut citer la création du marché alternatif par arrêté du ministre des Finances du 24/09/2007 portant visa du règlement général de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis. Ce marché est semblable à l'Alternative investment market (AIM) en Angleterre et à Alternext en France. Il est destiné aux PME et aux entreprises de technologie afin de leur permettre de lever les fonds nécessaires à leur développement. Les exigences en matière de cotation sont moins contraignantes que celles du marché principal. Les entreprises souhaitant être cotées sur le marché alternatif peuvent bénéficier des conseils du «listing sponsor» dans la préparation de leurs dossiers d'introduction en Bourse.

En outre, les incitations fiscales de la loi des finances 2007 ont pour finalité d'encourager les introductions en Bourse. Elles portent sur l'exonération totale de la plus-value de cession des actions admises à la cote de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis, ainsi que la plus-value de cession des actions inscrites à l'actif réalisée dans le cadre d'une opération d'introduction à la Bourse à l'instar des actions cotées en Bourse et non inscrites à l'actif.

Enfin, la Bourse de Tunis s'est dotée d'un fonds de placement de garantie destiné à indemniser les investisseurs en cas de défaillance des sociétés de Bourse. Ceci permet de consolider l'attractivité de la place de Tunis. Selon l'arrêté du ministère des Finances relatif à la constitution du fonds, le montant maximal d'indemnisation a été fixé à 30.000 dinars pour chaque client quel que soit le nombre de ses comptes. Un plafond qui pourrait être, toutefois, revu à la hausse dans une étape ultérieure.


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