La Presse (Tunis)

Tunisie: Toâ, de la Cie La Piccola familia, de Thomas Jolly - Du théâtre pour se purger du mensonge

Le spectacle proposé samedi dernier au Mondial est une pièce de Sacha Guitry, Toâ, dans une mise en scène de Thomas Jolly, de la compagnie familia «La Piccola». La même troupe était en représentation jeudi dernier dans la même salle avec Arlequin poli par l'amour de Marivaux.

Ces deux pièces fonctionnent en diptyque et posent la question de la représentation qui est parfois plus réelle que les choses elles-mêmes. Ici, on est en plein dans le théâtre de la métaphysique.

Toâ est une pièce intelligente, inventive et drôle qui donne véritablement au théâtre de Sacha Guitry, qui a incarné un certain esprit parisien, brillant et caustique, une nouvelle jeunesse sans en dénaturer la lecture. Thomas Jolly, assez jeune (26 ans seulement), pour ne pas être impressionné par l'envergure de l'auteur, a pris Guitry à bras le corps avec un irrespect jubilatoire sans pourtant jamais le trahir. C'est là que réside son tour de force.

C'est une «pièce-bilan» pour Sacha Guitry qui pose sur lui-même et sur son théâtre un regard honnête, juste et objectif. En inventant son double, ici le personnage de Michel Desnoyers, il a pris du recul sur lui-même et sur son travail.

Il ne parle plus de lui en disant «moâ», il s'analyse, se regarde, décrypte son travail et dresse un bilan sensible, d'autant que Toâ est en quelque sorte une ré-écriture de Florence, 111e pièce de S. Guitry, écrite en 1939, dans laquelle il a amorcé déjà le thème de l'autocritique. Il le reprend en 1949 sous le titre de Toâ, comme si ces dix années, marquées par la guerre, l'occupation allemande, les suspicions de la collaboration et d'intelligence avec l'ennemi et la prison à la Libération, lui avaient fait prendre du recul et une remise en question. Désormais, c'est sur lui qu'il dirige son regard et le nôtre.

En mêlant sa vie privée avec sa vie publique, il a réussi à créer le spectaculaire, rien qu'avec son intime. Il a également poussé les limites du privé jusqu'à transposer les secrets de son intimité sur les scènes des représentations théâtrales. Dans Toâ, il a fait vivre à ses personnages la confusion dans laquelle, sans doute, il se trouvait et où il a placé son public. C'est au final un questionnement sur l'artiste et ce qu'il met de lui dans son oeuvre. Peut-on jouer avec notre identité ? Quand commence l'impudique ? Jusqu'à quel point peut-on s'utiliser ? Quelle est la limite entre le mythe et la réalité ? Entre l'acteur et l'homme ? La scène peut-elle être du domaine du privé ?

C'est donc bien le théâtre qui est le sujet essentiel de la pièce. On passe du salon à la scène qui se trouve être le salon. A l'ombre du premier : le réel ou le second personnage. Le réel et sa perception. Le réel et sa transformation. Le réel et sa confrontation avec le théâtre.

Sacha Guitry développe ici la métaphysique du réel: le théâtre est-il réellement un espace conçu pour représenter la réalité ou la vérité ? Bien évidemment, les réponses évoluent au fil des événements.

S'il y a une seule vérité à retenir, c'est que de nos jours, le théâtre n'est plus en mesure de conserver son caractère illusionniste face au cinéma ou à la télévision qui le dépassent en moyens et en perfectionnements. Par conséquent, il doit forcément rester l'endroit idéal de résistance face au mensonge et de survivance de la vérité. Ne vient-on pas au théâtre pour voir des gens vrais, qui parlent et qui respirent, et pensent et vivent en vrai devant nous? Ne vient-on pas au théâtre pour retrouver dans l'oeil ou dans l'oreille une vérité ? Pour se purger du mensonge créé autour de nous et de celui que nous produisons nous-mêmes ?

C'est là toute la catharsis moderne du théâtre !

Rien que du plaisir

La salle du Mondial qui affichait complet a chaleureusement applaudi la troupe à l'issue du spectacle. Les six acteurs et actrices ont fait preuve de beaucoup d'imagination, de fraîcheur et de résolution dans cette création. Sans fioritures superficielles, ils se sont emparés de toutes les techniques du théâtre pour nous poser des questions toujours d'actualité. Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ? Quelle est la manipulation de l'image ou du verbe ? Qu'en est-il de la manipulation des uns et des autres ? Comment s'en sort-on de ce mensonge? Rien qu'en étant justes, sobres et très à l'écoute les uns des autres. Ils ont offert au public,très concentré et très attentif, un spectacle divertissant, rondement mené. Ils ont également conforté le public tunisien dans sa démarche, sa curiosité et son envie d'aller voir du beau théâtre.

«La Piccola Familia» vient de se voir décerner en mai 2009 le Prix du public au Festival Impatience au théâtre de l'Odéon et de l'Europe avec Toâ. Le festival Impatience promeut les compagnies émergentes.


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