La Presse (Tunis)

Tunisie: Désir de comprendre - De l'Humanité comme une et multiple, ou de la différence et de la répétition

opinion

«Il m'a toujours semblé très mystérieux qu'un homme puisse se sentir honoré par l'humiliation de ses semblables». Mahatma Gandhi (1869-1948). En ce qu'elle est ce par quoi les hommes sont des hommes et non pas autre chose, l'humanité est la qualité générique de tous les hommes comme ce qui constitue leur essence, ou ce dans quoi se manifeste et se concrétise le «propre» de tout homme, la qualité ou l'attribut qui le fait tel.

Que le «propre» de l'homme soit la raison, le langage, le politique ou le travail, cela dépend de la diversité des conceptions de l'homme, mais il n'en demeure pas moins qu'il s'agit, dans toutes ces déterminations, de saisir et de cerner ce qui est essentiel en tous les hommes et ce, sans tenir compte de leurs différences individuantes comme le sexe ou l'âge, ou de leurs attributs spécifiques contingents comme leur origine ethnique ou nationale, et encore moins de leurs spécificités culturelles ou sociales.

Cette manière d'appréhender la question implique l'affirmation de l'existence d'une essence de l'homme car, en effet, la position de l'existence d'une essence commune à tous les hommes procède de la question « Qu'est-ce que l'homme ?» qui, comme toute question qui cherche l'être véritable d'une chose, dépasse les modalités sensibles ou concrètes de son existence réelle pour établir sa quiddité ou essence.

Mais dans quel sens faut-il entendre que l'humanité existe ? Ce n'est certes point dans le même sens que de dire que tel homme particulier existe. Selon un certain point de vue, on peut affirmer que l'humanité ne saurait exister car, de fait, l"'Homme" en général, l'homme abstrait qui n'est personne, n'existe pas ; que seuls les hommes concrets et réels existent. C'est selon cette même perspective qu'on affirme, par exemple, que l'Arbre en soi ou le Blanc en soi (la blancheur), ou le Beau en soi (la beauté), ne peuvent point exister, qu'il n'y a que des arbres réels, et seulement des variétés multiples du blanc et des choses belles diverses. Pourtant, pareille thèse ne manquera pas de conduire à des paradoxes insolubles, qu'implique le fait de soutenir que les hommes existent alors que l'humanité, qui est leur essence, c'est-à-dire ce par quoi ils sont ce qu'ils sont, n'existe pas.

Existence des idées, existence des choses sensibles

Ce sont des problèmes du même genre qui se dresseront aussi devant les assertions selon lesquelles les choses belles existent, quand le Beau, qui est la qualité propre des choses belles, n'existe pas, et qu'il y a des couleurs qui sont des nuances du Blanc, mais que la blancheur, elle, n'est pas !

Cependant, il est évident que les hommes ont l'être en tant qu'hommes, existent donc en tant que tels et se distinguent des autres êtres par la possession d'un attribut spécifique ou d'une qualité propre qui est l'humanité; de la même façon que les choses belles sont ce qu'elles sont, c'est-à-dire belles, par la beauté, et que les choses blanches le sont par un certain mode de présence du Blanc en eux. Ne pas le reconnaître, c'est en fait rester prisonnier d'une conception réaliste de l'existence qui est incapable de résoudre ce genre d'apories. La raison elle-même court toujours le risque de se plaire à exploiter ces problèmes sophistiquement, et cela en insistant sur leur caractère paradoxal et apparemment insoluble.

Or ceci permet en fait de voir que l'existence de l'humanité n'est pas une existence du même genre que l'existence des choses sensibles et concrètes. L'humanité existe comme idée. Or les idées existent vraiment en tant qu'idées, mais seulement à la manière d'idées. Leur existence n'est pas du genre de l'existence sensible, car elles sont des idées et non pas des choses.

Les êtres mathématiques représentent d'ailleurs parfaitement ce genre d'existence, non objective et non sensible, caractéristique des idées : c'est ainsi qu'aucun triangle dessiné n'est jamais le triangle en soi ou parfait, de même qu'aucune représentation graphique du cercle ne pourra être le cercle en soi, etc.

Ces paradoxes se dissipent de fait quand on est capable de voir que si l'humanité comme essence n'existe pas selon le mode sensible de l'existence, c'est parce que ses modalités, que sont les formes particulières d'humanité, existent. Car à supposer que c'est elle-même qui accédait à l'existence, cela impliquerait qu'elle serait sa propre modalité, et qu'une humanité existante réaliserait l'humanité en soi, de la même façon que si on postulait que le Blanc lui-même existait, on n'aurait alors qu'un blanc qui serait le seul blanc.

Ceci nous permet de comprendre tout de suite qu'aucune forme d'humanité concrète, représentée par un individu ou une société, une culture ou une race, et se manifestant par une forme particulière dans sa manière concrète d'être, ne peut, en droit, prétendre être l'humanité elle-même, n'étant en fait qu'une certaine modalité de l'humanité.

Qu'elle existe dans ses modalités différentes signifie que l'humanité elle-même ne pourrait exister en tant que réalité objective, sous une forme concrète quelconque, individu ou société, et qu'en tant qu'idée, elle demeure un principe d'intelligibilité de ses modalités.

Unité de l'humanité

dans la multiplicité

des hommes

L'humanité garde alors ainsi, toujours, la même signification dans toutes ses manifestations individuantes et pour toutes ses modalités d'existence. L'humanité est dans tous les hommes la même, même si ses manifestations modales ne sont pas les mêmes: les hommes en tant qu'individus et en tant que groupes sociaux sont toujours divers et multiples; c'est par l'univocité de son sens, malgré la multiplicité de ses modalités, que l'humanité apparaît être une essence et non une existence. L'humanité est, en tant qu'essence, égale dans toutes ses manifestations, mais elle n'y est point analogue, les hommes qui sont les différentes manifestations de cette humanité ne sont pas identiques mais égaux en humanité.

La position de l'univocité essentielle de l'humanité est un point de vue moral sur l'homme d'après lequel l'humanité est considérée présente en un seul et même sens dans tous les hommes, car le lien profond qui associe l'univocité de l'humanité et la multiplicité des hommes est un lien du genre à ses modalités, qui signifie que ce qui est univoque c'est l'humanité en tant que genre, et que ce qui est multiple, ce sont les hommes en tant que modalités.

Ainsi l'humanité se présente-t-elle concrètement dans des formes différentes qui ne divisent pas l'unité, ne se la partagent pas, sinon ce serait la considérer comme une substance distribuée (inégalement) entre les hommes. La distribution implique, en effet, le partage du distribué selon une logique du «plus» et du «moins». Or c'est dans cet esprit que la différence entre les hommes est interprétée comme une hiérarchie, proportionnelle à la part d'humanité obtenue par chacun (pour différencier les individus hommes et femmes par exemple, et les sociétés ainsi que les races et les ethnies). Dans les extrêmes du

«plus» et du «moins», la différence est considérée comme apte à devenir assez grande pour devenir une différence de genre.

C'est de cette fausse conception de la différence entre les hommes comme différence générique que se nourrissent toutes les idéologies, impensables moralement, sauf dans les jardins secrets du racisme. Même si cette position est insoutenable moralement, la réfuter ne doit pas procéder de la condamnation et ne peut consister dans la simple expression d'une indignation, car le danger qui guette, alors, c'est de tomber dans l'attitude simpliste et candide de la « belle âme», défendant une attitude aussi naïve que courte, selon laquelle il n'y a que des divergences à concilier, et des conflits à résoudre avec de la bonne volonté et que la différence entre les hommes ne veut pas dire opposition. C'est cette attitude qu'exprime John Donne (1624) en disant : «Aucun homme n'est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l'ensemble ». Voire. A condition pourtant qu'aucune forme d'humanité, qu'aucun groupe d'hommes donc, ne se considère et ne se comporte comme s'il était l'humanité elle-même. Or ce n'est point le cas, ainsi que le montre la conjonction funeste entre une perversion de la morale et une perversion de la politique, dont se nourrit une idéologie de supériorité des hommes de la civilisation occidentale, en se donnant le droit d'exercer un pouvoir sans loi et une suprématie sans consentement de la part des autres peuples.

La fausse différence

ou répétition

Cette tyrannie feutrée ou violente, c'est l'impérialisme, dont le sens n'est que très partiellement économique, mais qui veut dire hégémonie culturelle surtout. L'impérialisme est cette injure faite par l'Occident actuel aux sociétés autres qu'occidentales ou non

«occidentalisées», à partir de la certitude d'être l'humanité réalisée, détenant le savoir absolu, et se donnant pour mission d'accomplir le destin globaliste de l'humanité.

Comment la non-reconnaissance de la différence parmi les hommes est-elle possible ? C'est quand se met en place le couple monstrueux de la politique comme violence dirigée contre l'Autre, combinée avec une morale de la supériorité, qui a partie liée avec elle clandestinement, pour élever le Moi particulier en Sujet absolu, c'est-à-dire en essence ou nature de l'homme.

C'est, en fait, une falsification extrême qui consiste à transformer le particulier en universel. C'est ce qui se passe quand une modalité particulière d'humanité, un peuple ou une société, de par sa culture et dans sa vision du monde, se prend pour l'humanité, imposant ainsi son humanité particulière à l'humanité entière. C'est alors que toute humanité autre est considérée comme autre que de l'humanité. L'Autre devient le non-moi, et en tant que tel, un non-sujet, un non-homme donc.

En refusant la différence comme différence au sein de l'humanité, comme ce qui fait se différencier l'humanité, on la met en dehors de l'humanité, comme ce qui fait sortir de l'humanité. La seule forme de différence tolérée et acceptable, de ce point de vue, est alors celle de la répétition. Est homme celui qui est une copie du Moi dominant : s'il ne l'est pas, il n'est pas encore homme et sera traité comme tel.

La logique de la répétition consiste dans l'universalisation illégitime du particulier, quand la logique de la différence est la reconnaissance de l'universel dans le particulier. L'impérialisme, dans toutes ses formes, se présente comme un mode de concevoir et de reconnaître la différence comme une sorte de privation par rapport à une essence réalisée par un modèle qui impose, en tant que tel, son ascendant sur ses copies, quand celles-ci sont éternellement condamnées au statut de copies, quelles que soient leurs sacrifices concédées pour mimer l'original. Or la copie est d'autant plus lamentable qu'elle biffe sa différence avec son modèle, car la ressemblance recherchée n'est alors que la ridicule caractéristique de la différence comme simulacre. (C'est ainsi que certains trouvent le singe d'autant plus «sympathique» qu'il mime l'homme, qu'il lui ressemble).

Pourtant la véritable copie en humanité est celle qui se fait copie de l'humanité elle-même et non copie d'une humanité particulière; celle donc qui se reconnaît être une copie qui n'égale jamais le modèle, mais qu'elle est à son «image», préservant ainsi son statut de copie pour ne pas oublier sa différence, sinon ce serait prétendre être le modèle lui-même, en l'occurrence l'humanité même.

Si différence il y a entre les hommes, elle ne peut être comprise comme une différence qui oppose les hommes entre eux dans le sens où le même s'oppose à l'autre, mais seulement comme différence entre les hommes et l'humanité, dans le sens où chacun d'eux «manque» d'humanité, parce que n'étant pas toute l'humanité.

Chaque homme est homme en tant qu'il participe à l'humanité, c'est-à-dire par le rapport qu'il a avec l'humanité, qui est l'essence sans laquelle il ne serait pas homme. Mais cette relation à l'humanité grâce à laquelle il est ce qu'il est, c'est-à-dire un homme, est une relation avec quelque chose d'autre que lui : il n'y a pas en effet identité entre lui et l'humanité.

C'est cette altérité de l'homme vis-à-vis de sa propre essence qui fait que l'essence de l'humanité n'est pas un critère de différentiation externe entre les hommes, qu'elle n'est pas divisible sous la forme d'un partage, mais qu'elle est une différence intérieure à la manière d'un espace univoque, mais ouvert à toutes les formes d'humanité.

Comprendre cela, c'est être capable d'assumer envers autrui une obligation de modestie, sans envier ceux qui se croient «supérieurs» pour mépriser les autres, et qui ne sont supérieurs réellement que par leur capacité de mal et d'injustice, «car on ne doit envier ni les gens qui ne méritent pas d'être enviés, ni les malheureux, mais plutôt en avoir pitié» (Platon).

H.H.J.

* Professeur de Philosophie, faculté des Lettres et des Sciences humaines de Kairouan


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