La Presse (Tunis)

Tunisie: Musique tunisienne - Le festival au crible

Professionnels et publics s'interrogent sur le sort réservé au festival de la musique tunisienne (ex- festival de la chanson). En interruption depuis près de deux années, maintenant, cette manifestation tarde en effet à reprendre. La reprise est pourtant souhaitée par la tutelle qui a convoqué une commission à cet effet. La commission siège encore; en attendant de connaître ses conclusions, un petit examen de la situation serait sans doute utile.

Pourquoi, d'abord, avoir interrompu le festival? Deux raisons : l'une apparente, l'autre de fond. - Les péripéties qui marquèrent la dernière session (contestations, déclarations intempestives, polémiques médiatiques) expliquent certainement la décision d'opérer une pause. Le ministère a bien réagi, selon nous, à ce qui affichait une véritable «crise morale» du secteur. Un festival devenu non crédible, critiqué par tous, exposé aux pires controverses, qui plus est pauvre en candidatures et en créations, ne pouvait aller plus loin. Il fallait stopper l'hémorragie, prendre de la distance pour y voir plus clair et décider du futur. Mais il ne s'agissait peut- être là, que réagir à l'effet, non à la cause. Si le festival en est arrivé là c'est que tout un contexte s'y prêtait.

Affaire de contexte

Le contexte, avant toute chose, c'est l'état du secteur: problèmes de piratage et de droits d'auteur, problèmes de production et de création, problèmes de diffusion, jamais la musique n'a rencontré autant d'obstacles en si peu de temps. Si la musique va mal dans son ensemble, il est logique qu'un festival de la musique en traduise directement les difficultés. C'est ce qui a essentiellement «miné» les toutes dernières éditions, et même les éditions dites «éclatées» tentées par Sonia M'barek.

Sonia M'Barek avait espéré, a juste titre, diversifier le contenu du festival et y associer surtout les générations jeunes de l'ISM. Malheureusement cela n'a pas suffi. La vérité était que les protagonistes choisis venaient de milieux artistiques divers, le mélange des formations, des personnalités et des genres, a certainement provoqué des oppositions, des perceptions contrastées, des malentendus par dessus tout.

Le festival version Sonia M'Barek a certes réussi à motiver toutes sortes de musiques et de musiciens, ce qui lui a manqué, néanmoins, c'est une cohérence, c'est une harmonie d'ensemble. Il fallait peut-être chercher à créer des liens entre des intervenants aussi différents les uns des autres. Il fallait chercher à établir un esprit commun. Comment faire partager les mêmes objectifs, les mêmes idées de base à des artistes aussi dissemblables que des gens de la variété, des musiciens de groupes, des stars du populaire, des transfuges de l'Institut supérieur de musique? Les mésententes et les confusions observées lors de la session 2007 résultaient sans doute de cela. On vivait un festival trop éclectique en styles et en personnes pour qu'il eût pu y avoir adhésion de tous.

Mais le contexte c'est aussi la nécessité de s'accorder avec son temps. Point focal de la crise à notre sens. Le festival de la chanson des années 80-95 avait plus ou moins affaire aux mêmes goûts et aux mêmes publics. C'étaient des goûts artistiques en majorité culturels, c'étaient des publics populaires, mais encore rattachés à la culture musicale classique. Or, tout cela a mué dès «la prise de pouvoir» des éditeurs et des satellitaires dans le monde arabe. Un tout autre public est né, une autre chanson est apparue, d'autres médias aussi. Le festival, lui, est resté le même. Relique, presque, d'une époque subitement révolue. L'incapacité de s'adapter est une des causes principales de la perte d'intérêt du festival de la musique tunisienne.

Que fallait-il faire dans ce sens ? Difficile à dire. Ces questions de mutations et de moeurs culturelles ne sont pas des questions simples. Elles nécessitent une réflexion sur la compatibilité entre la vocation publique (donc culturelle et artistique) d'un festival et le caractère majoritairement commercial de son environnement. Cette compatibilité est-elle encore possible ? Voilà toute l'affaire. Le diagnostic de la commission en dépendra sûrement.

Retour ou rupture?

Quelles sont les solutions envisageables ? Deux en substance :

- Ou relancer l'ancienne formule en corrigeant certaines lacunes

- On passer franchement à une formule nouvelle en prenant les risques de la rupture.

L'ancienne formule : un lieu unique (le Théâtre municipal) des concours, un jury de présélection, et un jury de palmarès, peut-être reprise, rectifiée, - réaménagée. Mais, avec quel résultat en fin de compte ? Tant que le secteur sera en panne de création, de production et de marchés, tant que la question des droits d'auteur ne sera pas résolue, tant qu'une vraie autorité artistique ne sera pas instituée, assumée et acceptée par toute la profession, aucun correctif, aucun aménagement, ne pourra sortir le festival de ses difficultés actuelles. Le festival fait partie d'un tout : secteur, profession, médias, nouveaux publics, nouvelles modes, nouveaux goûts. Le réhabiliter nécessite certainement beaucoup plus qu'un raccommodage.

- Alors une nouvelle formule ? Oui mais laquelle si le contexte général reste le même ? La musique tunisienne ne souffre pas, à coup sûr, d'un manque de potentiel, loin s'en faut, bien au contraire on a raison d'affirmer et de répéter qu'à aucune autre époque, cette musique n'a recelé autant de talents solistes et de voix douées, jamais elle n'a vanté autant de capacités instrumentales, vocales, orchestrales. Non : ce qui manque terriblement (paradoxalement ?) à cette musique, c'est de pouvoir mettre en oeuvre tout ce potentiel, c'est de pouvoir le valoriser au mieux. Shématiquement dit : nous avons des musiciens mais, hélas, si peu de musique encore.

Allons

progressivement

Comment «un nouveau festival» pourra-t-il contribuer à resoudre tout cela ?

A notre avis, certainement pas en reprenant l'ancienne formule des «compétitions» et en focalisant publics, professionnels et médias, sur des prix et des palmarès toujours surestimés, toujours dramatisés, toujours controversés, toujours contestés.

D'un autre côté, par quoi remplacer une formule qui demeure au centre de l'attention artistique ? Avec quoi meubler un événement musical, alors qu'il y a précisément pénurie de musique?

Notre opinion est qu'une solution progressive serait la plus indiquée.

- Quelle que soit la décision, retour à l'ancienne formule ou choix d'une nouvelle, le festival devra être traité par étape, d'abord en éliminant ses défauts les plus visibles, les plus graves, ensuite en l'amenant, petit à petit, vers un éclatement de formes et de genres (comme l'a tenté Sonia M'barek), mais un éclatement plus mesuré, plus réfléchi.

L'essentiel, croyons-nous, est de dédramatiser ce festival, ainsi, aura-t-on une chance de le ramener à sa vocation publique et culturelle. Le plus urgent est de relativiser l'importance médiatique des concours de chanson. Il n'y a pas que des compétitions de chansons dans la musique. En diversifiant les activités, les lieux et les événements du festival, on donnera à chaque forme musicale, à chaque musique et à chaque public, la place qui lui revient.

Pas sa place sur les marchés, mais sa place au sein de la musique dans son ensemble.

Ce qui a fait beaucoup de mal au festival, n'ayons pas peur de le dire, c'est «le folklore de la chanson», c'est-à-dire tous les ingrédients polémiques et médiatiques qui polluent le secteur. La tendance s'est accentuée, aggravée, avec la crise de création qui perdure depuis une décennie entière. Si les créateurs ne s'y mettent pas, de nouveau «le folklore de la chanson» empoisonnera encore et encore le festival de la musique tunisienne.

Le remède, dès lors, est simple, en même temps que provisoire. Il faudra réorienter l'attention sur ce que l'on a de mieux : la musique instrumentale, la musique des groupes, la musique moderne, les nouvelles propositions, et il faudra donner au genre dominant qu'est la chanson, le temps de rattraper le retard pris sur l'art et sur la culture. Un concours sélectif, une seule soirée s'il le faut, suffira. Avec les saisons et les sessions, les choses reprendront sans doute la place qui est la leur. Et la réflexion continue.


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