Samedi dernier, le 'Cinéma de nuit' rendait hommage à Samba Félix Ndiaye. Son documentaire Questions à la terre natale, sorti en 2007, était à l'affiche. Nous lui adressons une 'lettre-hommage' sur la 26è séance de 'Cinéma de nuit' qu'il devait animer.
Si par fortune, cette lettre te parvenait, sache que tout s'est bien passé samedi. Il y avait du monde. Parents, amis et simples cinéphiles, ils étaient tous là. Il n'y a que toi qui manquais. Tu t'es arrangé pour partir après avoir tout arrangé. Comme convenu, il y avait à l'affiche de cette 26e séance de nuit, ton dernier docu, Questions à la terre natale. Un film de 52 mn qui interroge les origines du malaise africain, évalue le chemin parcouru en cinquante ans de souveraineté et, scrute l'horizon poudreux. Qu'avons-nous fait de la promesse des Indépendances, du rêve de nos pères, de l'avenir de nos enfants ? Ce sont les questions que tu nous laisses en partant. Tu as quitté ce monde un vendredi, c'était le 6 novembre dernier. Tu es parti sans bruit, avec la discrétion qu'on te connaissait.
J'ai déjà dit qu'il y avait du monde au 'Cinéma de nuit', samedi. Beaucoup plus que d'habitude. L'ambiance était pareille, à la fois sobre, décontractée, et conviviale. C'était juste un peu plus solennel, avec les caméras, des posters géants, des photos prises par Laurence Gavron. Une d'elles te montre de dos, debout sur une plage. On reconnaît aisément ta silhouette légèrement voûtée, recouverte d'un blouson en jean. A tes pieds, l'eau est claire et limpide. Au dessus de toi, le ciel est clair, dégagé. On ne voit ton visage, tes yeux scrutent un ailleurs incertain. Sans le vouloir, tu as sans doute mis un peu de toi-même dans cette pause : la dignité, le goût d'anonymat, cette envie d'ailleurs, la tentation de l'exil auquel tu as succombé volontiers ...
Les acteurs du 'Cinéma de nuit', tu les connais bien. Baba Diop était de service, animant avec sa maestria habituelle les débats. Il était fringant comme un jeune homme de vingt ans. Lui, le cinéma le rajeunit, malgré son chapeau de paille un peu passé de mode. La patronne des lieux, Karine, était là accueillante, veillant au confort de ses invités. On n'a pas entendu le fameux 'Yes I'. Pour cause William était absent. C'est pourtant lui le principal instigateur de tout ça. Je crois qu'il avait une excuse sérieuse.
S'il avait été là, il aurait sans doute raconté le secret de votre longue relation, qui, avec le temps, a pris différentes formes : Professeur - étudiant, Producteur - réalisateur, amitié, confraternité On a laissé ta chaise libre. Au cas où tu aurais pensé nous rejoindre au cours de la soirée. Tu n'es pas venu. Tu ne reviendras jamais.
Peut-être à une autre séance. Quand il sera question d'un autre réalisateur au 'Cinéma de nuit'. Car, parler de toi est un exercice qui aurait froissé ton humilité. Rien que pour ça, on aurait dû soupçonner le coup Les hommages ont certes rappelé ta passion pour le cinéma, ton dévouement aux côtés de la jeune génération de réalisateurs, qui a toujours trouvé chez toi une oreille attentive et un 'coup d'oeil expérimenté', mais on n'a pas assez dit, il me semble, le passeur de sens et le critique averti que tu fus. Tu défendais avec une rare énergie - ce qui est une marge de générosité - les créations de tes contemporains. Combien de fois, quand les débats de 'Cinéma de nuit' semblaient se perdre dans des considérations quelconques, tu a fais surgir, comme par magie, un détail qui avait échappé à tout le monde. Il y avait chez toi un sixième sens cinéphilique qui imposait un nouveau regard et, s'il le fallait, rendait justice au film. On revoyait alors les images sous un autre jour. J'entends encore ta douce voix de ténor comme sorti d'un rêve, qui débitait calmement et longuement, expliquant avec le tact de l'enseignant que tu fus, mille et une choses qui se cachent derrière une image apparemment anodine, un plan faussement banal. L'apprenti critique qui t'écoutait religieusement trouvait dans tes interventions une matière suffisante pour étoffer son papier. Pour toutes ces raisons, 'Cinéma de nuit' ne sera pas jamais comme avant.
L'exaltation de la vie
Samedi soir, il y avait beaucoup d'émotion. Mais c'était une émotion contenue. Surtout quand ta soeur Aby a pris la parole, rappelant que tu fus un cinéaste précoce, qu'à dix ans déjà tu faisais des 'films' pour tes camarades de jeu. Samedi soir, pas une larme n'a coulé. Il y avait dans le public comme un refus entendu de sombrer dans le deuil. Pourquoi devrait-on arroser de larmes la tombe d'un créateur ? Qu'est-ce donc l'art si ce n'est le refus de la mort ? On a plutôt célébré la vie ! Puisqu'il s'est trouvé, dans l'assistance, quelqu'un qui fêtait son anniversaire le jour même, le 21 novembre. Baba Diop a entonné un 'joyeux anniversaire'. On a d'abord cru à une blague. Non, ce n'était pas du cinéma. C'était bien un anniversaire. Les bougies sont arrivées sur un gâteau. La flamme de la vie a pris le dessus sur le souffle de la mort. Cet 'intermède' est venu nous rappeler que l'art est avant tout exaltation de la vie.
L'artiste défie continuellement l'éternité, et survit à travers ses oeuvres. En début de soirée, les jeunes cinéastes, reconnaissants, ont fait entendre, ta voix calme et posée. Ton image était en plan fixe sur l'écran. C'était un extrait de ta 'leçon de cinéma' au festival de film de Dakar. Tu parlais comme dans tes interventions au 'Cinéma de nuit'. Ton propos était le même : ton amour de toujours, le cinéma. Tu insistais sur la responsabilité du cinéaste africain, de son devoir d'authenticité. Tu as rappelé que, dans un monde prétendument universalisé, le risque est grand d'être la caisse de résonance d'un 'prêt-à-penser' à la mode. On a compris avec toi que le documentariste est un ingénieur du réel, que le pari de la non-fiction est aussi un choix politique. Il traduit toute l'urgence qu'il y a à comprendre le réel, beaucoup plus complexe qu'il n'en donne l'apparence. Comprendre le réel pour agir sur le présent et sauver le rêve. L'utopie, comme tu l'as rappelé, est la soeur jumelle de la résistance. C'est pourquoi au-delà de l'apostrophe Questions à la terre natale, est une invite à l'espoir. Une profession de foi en l'Afrique des peuples. C'est tout le sens de ton passage à Ndem, une communauté perdue dans le Baol, qui renaît grâce au travail
Repose en paix, Samba Félix Ndiaye !
*Cinéma de Nuit, au Bideew de l'Institut français de Dakar (ex-Ccf), 3e samedi de chaque mois. Entrée gratuite.

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