La Presse (Tunis)

Tunisie: Alif wa Noun, de Massaouda Boubaker - Ecriture fragmentaire et déconstruite

Amal Jarrahi

25 Novembre 2009


Puisque tout titre reflète, peu ou prou, le contenu d'une oeuvre d'art ou d'un livre, la première rencontre avec l'intitulé du roman, Alif wa Noun, suscite chez le lecteur averti le questionnement :

que peut bien signifier l'association entre le A et le N? Que peut-elle refléter dans l'histoire du roman ? Au fil de la lecture, l'on découvre que le A est celui du «Ana», du «je» fort, haut, bravant le Noun du «nahnou», du «nous», évoquant typographiquement l'image du gouffre qui happe tout ce qu'il trouve sur son passage. Elle le dit poétiquement; «Le «Noun» du pluriel, celui du nahnou son du gémissement du puits profond», contre l'Alif, «haut, annonçant les autres lettres. A prémices des paroles humaines, A balbutiement de l'enfant qui apprend à parler».

Ecriture fragmentaire et déchirement

Ainsi, la confrontation entre le moi et le nous des autres sous-tend le roman de Massaouda Boubaker. Confrontation qui donne à voir l'oeuvre comme un cri de révolte, une blessure de l'être face à son histoire et comme l'écho des sanglots qui étranglent l'auteure depuis 25 ans. Depuis 1984, époque où la Tunisie était tiraillée par de graves remises en question et livrée à des événements sanglants.

L'organisation du roman de Massaouda Boubaker est déconcertante pour le lecteur. Le mouvement de la narration est circulaire. Les titres des chapitres se répètent comme des litanies, soulignant davantage cette logique de l'enfermement. Le cadre temporel est pluridimensionnel, livrant une chronologie déconstruite brouillée. Le mouvement pendulaire entre le passé et le présent qui traverse tout le roman le traduit à bien des égards. Les retours en arrière dans la narration révèlent le déchirement entre ce qui était et ce qui est.

Le passé explique le présent et accentue l'effet de choc d'un écrivain qui rumine toujours sur le changement subit de l'être et de l'Histoire. Mouvement circulaire qui traduit l'obsession de l'écrivain pour les évènements de 1984, qui ont chamboulé sa vision du monde. Le passage d'un chapitre à un autre, en jonglant avec les tons, en variant perpétuellement les perspectives de la narration, met en exergue la vision fragmentaire de l'histoire. Le je se transforme en il, les autres en nous, le transparent devient insondable, et l'indéchiffrable vire à la clarté. Mécanisme d'écriture qui nous renvoie fortement à Nedjma, de Kateb Yacine. Une narration fragmentaire qui traduit le déchirement.

Au fil de la lecture, nous remarquons également l'importance du Roman comme forme libre qui mêle aussi la poésie à la prose, les images recherchées aux expressions triviales, l'ironie au solennel, donnant lieu à une oeuvre plurielle.

La diversité des genres s'accorde bien au cadre spatial. L'histoire se déroule principalement en France, plus exactement à Paris, ville au sein de laquelle a lieu un continuel croisement de cultures. Les héros du roman viennent de toutes parts, de Tunisie et du Liban en particulier. Ils sont condamnés à leur propre exil. Des héros qui supportent mal le fardeau de l'histoire, qui déambulent dans la ville fuyant un passé noir. L'un choisit les plaisirs artificiels, l'autre choisit de s'arrimer à une fausse croyance divine.

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Si, dans la théorie littéraire, comme le dit le grand critique Michel Zérrafa, «le personnage du roman obéit à la loi du changement. Il suit un itinéraire jalonné d'obstacles ou de conflits qui le modifient, sinon le transforment», dans Alif wa Noun, nous rencontrons des personnages qui changent subitement et deviennent par la suite des incarnations d'idées. Mourad est le jeune homme qui résiste au flot dévastateur de la médiocrité et Rachid, lui, celui qui se réfugie dans ses idées noires de terrorisme, laissant derrière lui la figure constante d'une mère. La rencontre entre les deux héros qui cherchent à s'annuler donne lieu à une guerre des idées. Les êtres sont reliés par un strabisme de regard où l'on cherche à adapter le monde à soi-même, refusant ainsi toute perspective de dialogue.

L'écriture de Messaouda Boubaker est une écriture du fragmentaire et du paradoxe, mais non pas celle des contradictions. A travers l'Alif wa Noun, la romancière conduit une réflexion percutante sur la communication et le dialogue avec l'autre, «mon frère ennemi», sur l'impact de l'Histoire sur l'être, donnant lieu à une revendication de reconnaissance de son ami Fadel Sassi, le militant mis injustement aux oubliettes. Trous de mémoire collectifs qui se transmettent dans une oeuvre kaléidoscopique.

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