La Presse (Tunis)

Tunisie: Fleurs de rhétorique - Jeux de mots, trouvailles de sens

On appelle «jeu de mots» toute figure de sens fondée sur une ressemblance sonore. Cette ressemblance peut être partielle et l'on parlera dans ce cas de paronymie ; comme elle peut être totale et il sera question d'homonymie. Mêmes sons, autres sens :

voilà le principe de ce procédé que l'on appelle plus souvent le «calembour» et qui, en vérité, se manifeste sous plusieurs variétés aux noms plus barbares les uns que les autres : «syllepse», «antanaclase», «allographe», «annomination», «kakemphaton», etc.

Il faudra d'abord distinguer la syllepse de sens de la syllepse grammaticale. Cette dernière, qui n'est pas une figure, est un emploi où l'accord en genre et en nombre obéit au sens et non pas à la morphologie. Comme dans le cas des collectifs «la plupart», «la majorité», qui sont grammaticalement singuliers mais admettent, par syllepse, de régir le pluriel :

«La plupart sont présents.».

Pour les jeux de mots, il s'agit souvent, comme le révèle leur nom, de figures à portée ludique, dont l'effet est quelquefois plaisant voire comique. Il suffit de citer comme exemple le cas de la syllepse de sens qui consiste à employer un mot ambigu dont le destinataire devra mentalement «démonter» les deux interprétations :

«Etes-vous pour ou contre la femme ?» demande un interviewer.

Et l'interviewé de répondre par une syllepse à coloration égrillarde :

«Je suis parfaitement pour mais j'aimerais tellement être contre !».

On aura compris que «contre» signifie au premier degré : «défavorable» mais, au deuxième degré (et c'est le sens qui devra l'emporter aux yeux du destinataire) : «pressé contre elle» !

Ecoutons encore ce client déçu criant à l'adresse de son serveur :

«Pouvez-vous informer le maître d'hôtel que cette pauvre viande n'est pas coupable ?»

«Pas coupable» est d'abord synonyme d'«innocente», mais surtout, «que l'on ne peut pas couper» !

Enfin, dans une interview fictive, le comique français Raymond Devos affirme au ministre de la Culture :

«Pour les péripatéticiennes, Monsieur le Ministre, vous fîtes ce que vous pûtes.» !

La syllepse se distingue cependant de l'antanaclase, dans la mesure où elle ne produit qu'une fois le terme ambigu, alors que cette dernière l'exprime deux fois, décodant explicitement le jeu de mots, comme dans cette célèbre formule de Pascal :

«Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point.».

Bernard Dupriez, auteur d'un Gradus des procédés littéraires, fait observer à juste raison que les jeux de mots et les calembours, sous toutes leurs formes, sont beaucoup plus fréquents «dans le langage courant qu'en littérature». Le plaisir des conversations, le goût prononcé de la repartie, sont propres aux situations orales où l'interlocuteur, à la différence du lecteur devant le texte littéraire, devra plus volontiers s'improviser décodeur de telles allusions comiques et parfois même licencieuses.

Pourtant, les «jeux» sur lesquels s'appuie le calembour ne sont pas toujours «légers». Il s'en rencontre qui sont paradoxalement «sérieux», dans la mesure où leur décodage réclame une intelligence supérieure. En témoigne la panoplie de syllepses mobilisées par les cruciverbistes dans leurs définitions sibyllines, évoquant les charades et les cryptogrammes :

«Reste vert jusqu'au bout» est une définition proposée naguère par Max Favalleli dans l'une de ses grilles cinq étoiles pour le mot «académicien», évoquant la «verdeur» et la longévité intellectuelle des membres de l'Académie française, mais rappelant aussi que ces derniers sont obligés de porter l'habit vert.

Dans l'exemple suivant, l'on pourra opposer le caractère simplement facétieux d'un «attelage» de deux compléments à une syllepse :

«Il vient de recevoir une gifle et des invités.»

Au caractère littéraire de la même structure dans ce vers de Racine :

«Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour.» (La Thébaïde).

Enfin, les syllepses cessent naturellement d'être «calembours» et «jeux de mots» lorsqu'elles sont involontaires. C'est le cas de ce qu'on appelle le «kakemphaton» : rencontre de sons dont la collision, souvent involontaire, aboutit à un sens imprévu et comique. Dédaignant le thon servi dans sa salade niçoise, le petit Grégoire se voit houspillé par sa mère en ces termes :

«Mange ton thon Grégoire ! ».

Or, son tonton était du concert et mangeait du même thon.


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