La Presse (Tunis)

Tunisie: Echos des conférences - Regards croisés sur une capitale culturelle et artistique

Annoncé par une belle affiche du peintre Baker avec son éternel défilé de dromadaires et les nuances de couleur qui leur donnent presque l'allure de mosaïques et situé dans le cadre de la célébration de «Kairouan, capitale culturelle du monde musulman»,

un colloque intitulé «Kairouan, capitale culturelle et artistique» s'est tenu, les 13 et 14 novembre 2009, à la Faculté des lettres, arts et humanités de l'Université de La Manouba puis au Centre d'études et de recherches économiques et sociales, organisé par ces deux établissements universitaires et ayant pour cheville ouvrière l'Unité de recherche sur la littérature maghrébine aux destinées de laquelle préside le Pr Habib Salha. Cette unité de recherche a à son actif de nombreuses publications de valeur portant sur la littérature maghrébine ou, plus généralement, sur la littérature francophone.

Colloque pluridisciplinaire qui a réuni des littéraires, francisants et arabisants, mais aussi des historiens, des juristes, des communicateurs, il s'est ouvert, outre les enseignants et chercheurs de la Faculté de La Manouba, à d'autres venant des universités de Tunis, d'El Manar, du 7-Novembre, de la Zitouna, de Sfax comme à des enseignants-chercheurs étrangers, assez peu il est vrai. Ces provenances diverses se sont bien reflétées dans les communications du colloque dont certaines ont abordé la présence de Kairouan dans des oeuvres françaises ou francophones, celles de Supervielle, de Maupassant, de Rachid Boudjedra, lui-même invité au colloque, de feu Abdelkhebir Khatibi, de Hafedh Djedidi, de Ali Abassi, d'autres ayant présenté des moments cruciaux de l'histoire de cette ville , d'autres encore ayant cherché à cerner son image dans la littérature tunisienne arabophone ancienne et moderne, d'autres s'étant occupées des Kairouanaises célèbres, écrivains ou calligraphes. Furent abordés également les voyageurs français, maghrébins et orientaux qui ont visité cette ville à diverses époques et en ont parlé dans leurs relations de voyage, de même que les artistes qui, à l'instar de Paul Klee, y ont trouvé une source d'inspiration ou y ont découvert la clef de leur univers artistique. Certains conférenciers ont parlé de «soufisme» ou de théologie et Zine Al-Abidine Benaïssa, professeur de linguistique française et ornithologue éclairé, évoqua même les oiseaux du Kairouanais, ceux qui y vivent, ceux qui en ont disparu et ceux, nous a-t-il assuré, qui sont en train d'y revenir.

Tant de variété ne laissera pas d'étonner mais, en l'occurrence, cela a permis de rendre compte des facettes multiples de la ville de 'Oqba ibnu Naf'aa et des multiples atouts qu'elle a su se créer et faire fructifier à travers son histoire. Plus encore, ce devait sans doute être le seul moyen de traiter un sujet dont on craignait au départ qu'il ne suscitât pas suffisamment de communications ou qu'il ne se prêtât par trop à une certaine complaisance ou à l'autocélébration satisfaite. Il n'en fut rien, heureusement, et l'impression de disparate que pouvait donner le programme disparut bien vite devant celle de la grande cohérence dont la multiplicité d'entrées souvent très différentes, dotait ce portrait de Kairouan que l'ensemble des communications contribuait ainsi à dresser, portrait d'une ville singulière, contradictoire, époustouflante de beauté et qui joua un rôle fondamental dans l'histoire intellectuelle et culturelle de notre pays mais aussi, par le biais de l'influence qu'elle a exercée comme centre religieux et foyer culturel aussi bien qu'en tant que source d'inspiration artistique, sur celle de l'Orient et de l'Occident arabe et même sur celle de l'Occident tout court.

En marge du colloque, une table ronde intitulée «L'écrivain et la ville» a réuni de nombreux écrivains, surtout francophones mais aussi arabophones, invités à parler de Kairouan mais plus généralement de la ville ou des villes dans leur oeuvre. Après Rachid Boudjedra qui a évoqué Kairouan comme rêve de l'un de ses personnages, une dizaine d'évocations littéraires de la ville se succédèrent.

Là aussi, les interventions furent très variées avec de courtes lectures de textes chez les uns, suivies ou non de commentaires, textes qui étaient eux-mêmes très variés, sonnets racontant avec humour le quotidien chez Pierre Garrigues, prose poétique chez Wafa Bsaïes, vers unique serti dans une courte intervention de la Kairouanaise Jamila Mejri, actuelle présidente de l'Union des écrivains tunisiens : «Car je suis la ville : si on l'appelle, je viendrais pour l'illusion de l'appel»; des exposés plus ou moins exhaustifs chez les autres, rêverie poétique sur Sayada chez Mansour Mhenni ou tentative de saisir un rapport personnel et scriptural à Kairouan chez Hafedh Djedidi; des considérations autobiographiques parfois comme dans le très intéressant texte présenté par le jeune Moez Majed, fils de Jafar Majed, illustre figure poétique kairouanaise; une réflexion plus générale à d'autres moments comme dans les cinq minutes lumineuses où Michel Deguy, reprenant les discussions du colloque, a distingué deux rapports à la ville : le rapport biographique, qu'il a situé dans l'âge romantique, bien révolu selon lui, et un rapport d'interrogation fondamentale qu'il a résumé par la question : où en sommes-nous avec la ville maintenant? Kairouan est-elle ainsi le «show-room» de la Tunisie, valeur exhibée devant la curiosité du monde ou autre chose qui pourrait relever de ce qu'il appelle «le sans précédent», qui est un «phénomène social total» inscrit dans un devenir et susceptible de faire sens à un autre niveau que celui de la biographie personnelle ?

D'autres villes furent convoquées, la Carthage qui passionne Abdelaziz Belkhodja et qu'il célèbre et tente de réhabiliter face à l'injustice historique qu'elle ne cesse de subir depuis les guerres puniques, Tunis bien sûr et Paris - qui s'en étonnera ? - mais aussi Menzel Témime auquel Jalloul Azzouna a consacré quatre ouvrages et d'autres villes qui peuplent l'oeuvre de Mahmoud Tarchouna.


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