A quoi pensez-vous lorsque vous regardez un papillon? A de belles couleurs! A la liberté après une lutte pour émerger d'un cocon! Aux possibilités qui sont infinies! Au fait de lever les bras ou de les étendre pour saisir les opportunités qui se présentent!
Ce sont là quelques-unes des réponses fournies par les survivantes de violences faites aux femmes qui sont sorties de l'ombre, au cours des cinq dernières années, pour raconter leurs histoires lors d'un atelier de travail organisé par Gender Links en marge des 16 jours d'activisme contre la violence envers le genre. Une campagne qui a démarré ce 25 novembre à l'occasion de la Journée internationale de la non-violence envers la Femme, et qui dure jusqu'au 10 décembre, Journée internationale des droits de l'Homme.
Le papillon est le symbole des «I-Stories» ou histoires racontées à la première personne, trouvé par ces femmes. C'est aussi une profonde métaphore de leurs vies. Quand la facilitatrice, Mmatshilo Motsei, qui est elle-même une survivante de violence envers les femmes, a esquissé le cycle de vie du papillon, des lumières ont brillé dans les yeux des 25 femmes réunies durant le week-end dernier dans un emplacement près de Johannesburg, en Afrique du Sud, pour faire l'inventaire de leurs parcours.
«La chenille est une victime désespérée quand elle s'enferme dans son cocon», a déclaré Motsei. «Le papillon qui en émerge est un survivant à la liberté et aux possibilités nouvelles. Cela ne veut pas dire que votre parcours sera calme et sans heurts. Parfois, les leçons les plus profondes s'apprennent lorsque l'on prend un mauvais virage», a-t-elle dit. «Nous pensons que la guérison est une destination alors qu'en fait, elle est un voyage avec plusieurs bornes le long de la route. Parler constitue le début de ce voyage».
Lorsque Gender Links, travaillant en étroite collaboration avec d'autres organisations non gouvernementales qui offrent un service conseil aux victimes de violence, a démarré son projet intitulé «La guérison à travers l'écriture» en 2004, le projet comprenait de nombreux risques. Plusieurs questions se sont alors posées: Et si ces femmes qui avaient eu le courage de se raconter, pour la première fois, et de raconter leurs histoires à travers les médias, souffraient de violences accrues entre les mains de leurs partenaires abusifs?
Qu'arriverait-il lorsque leur statut de quasi-célébrité, conféré par la campagne des 16 jours, s'en irait? Comment allions-nous réagir face aux attentes suscitées et aux demandes pour l'obtention d'un emploi et la sécurité?
Ce projet de Gender Links consiste à lancer un appel à n'importe quelle personne qui voudrait partager son histoire; à la tenue subséquente d'ateliers de travail au cours desquels des survivantes racontent leurs histoires, rentrent ensuite chez elles et les écrivent avant de réviser la version finale en compagnie d'une équipe de rédacteurs et que les histoires ne soient envoyées aux principaux journaux.
Ces histoires ont été grandement disséminées; elles ont été reprises par des journaux et mises sur Internet et ont généré des demandes d'interviews de la presse électronique. Souvent, il est requis des survivantes qu'elles s'expriment lors d'évènements publics, qu'elles mènent des marches et s'impliquent dans des campagnes contre la violence envers les femmes.
Les histoires des 55 survivantes avec lesquelles Gender Links a travaillé en Afrique du Sud, font partie de quatre livres frappés du symbole du papillon. Ils comprennent aussi des histoires d'autres pays d'Afrique australe et touchent toutes les races et tous les groupes d'âges. Elles vont de la femme dont la condamnation a été annulée après qu'elle a assassiné son partenaire sadique qui lui a fait subir des années de torture physique et émotionnelle à celle d'une autre femme qui a été contrainte de regarder son mari faire l'amour à sa petite amie dans le lit marital.
Cette année, alors que certaines histoires horribles racontées à la première personne nous parviennent en marge de la campagne des 16 jours, nous avons décidé de faire un suivi avec les premières participantes à notre projet pour avoir une idée des effets de leurs révélations sur leurs vies. Certaines n'ont pu être retracées. Une est morte. D'autres ont préféré ne plus être associées au travail de plaidoyer contre la violence envers le genre.
Mais la moitié de celles qui ont répondu à l'appel et ont passé le week-end à rédiger le suivi de leurs histoires, ont raconté des histoires extraordinaires à propos des effets ressentis au sortir de leurs cocons. Trois d'entre elles sont devenues des conseillères dans des abris qui les ont hébergées à l'époque où elles étaient des victimes. Rehana, femme de foi islamique, qui est séropositive et qui a participé au tout premier atelier «I-Stories», est aujourd'hui une activiste réputée qui milite pour que les gens révèlent leur séropositivité.
L'histoire de Rose Thamae, qui a enrôlé à sa suite sa fille et sa petite-fille à l'issue d'un viol collectif qui l'a rendue séropositive, a inspiré bon nombre de personnes en Afrique du Sud et à l'étranger. Elle dirige «Lets Us Grow», un dynamique réseau de pourvoyeurs de soins à domicile aux personnes séropositives, implanté à Orange Farm, en Afrique du Sud, et qui a des branches au Lesotho.
Thamae s'est exprimée sur de nombreuses plateformes, de l'Inde aux Nations Unies à New York. Sa petite-fille Kgomotso déclare ceci: «Bien que je subisse parfois la stigmatisation en raison du vécu de ma grand-mère, je préfère qu'on me le dise en face plutôt que d'être sujette à des rumeurs et des palabres. Les mères doivent être honnêtes envers leurs filles. La vérité vous libèrera».
Marco Ndlovu, une lesbienne qui a souffert en silence entre les mains de sa famille et entre celles d'une communauté déterminée à la «caser», a écrit des poèmes en zulu et est devenue une activiste des droits des gays, participant récemment à une marche jusqu'au fronton de l'ambassade d'Ouganda pour demander l'abrogation d'un projet de loi destiné à piétiner l'homosexualité dans ce pays d'Afrique de l'est.
Les participants à ce week-end de réflexion ont souligné le fait, pour ces femmes, de coucher sur papier des expériences douloureuses, aide à réfléchir, à comprendre et à finalement accepter ce qui leur est arrivé. Faisant remarquer «qu'une histoire racontée est un fardeau partagé», une participante a déclaré que lire les histoires d'autrui lui ont fait réaliser que les choses auraient pu être pires pour elle. Deux participantes ont affirmé que le fait de documenter leurs expériences a aidé les auteurs de violence à prendre la pleine mesure de leurs actes. Dans un cas, la belle-famille, ignorante des agissements de leur fils, est venue présenter des excuses à la femme violentée.
Lorsque Sweetness Gwebu a participé pour la première fois au projet «I-Stories» en 2007 après 37 années passées dans une relation abusive, elle ne voulait pas révéler son identité. L'année suivante, elle a écrit l'avant-propos du livre «I-Stories». Maintenant, elle écrit un livre qui sonde en profondeur les causes de la violence envers les femmes. «Ce que j'ai découvert, même un psychiatre ne l'aurait pas trouvé», dit-elle.
Grâce Maleka, qui est devenue handicapée à l'issue d'actes répétés de violence à son égard, se souvient des nombreux appels téléphoniques qu'elle a reçus des membres de la communauté après que son histoire a été diffusée sur ETV. Ils l'accusaient de mentir. Son histoire en main, elle a maintenu que c'était vrai et a accordé une douzaine d'interviews aux médias, en particulier aux chaînes de radios communautaires locales.
Le fait de participer à plusieurs cyber-échanges et d'avoir son histoire publiée en ligne sur le site Women 24 où elle a reçu plusieurs commentaires, lui a ouvert les yeux sur le pouvoir potentiel des technologies de l'information lors des campagnes en faveur des droits de la femme. Elle se compare au conducteur de véhicule qui regarde dans tous ses rétroviseurs avant de doubler un autre véhicule sur l'autoroute. «Quand vous avez fait tout cela, il n'y a qu'une route à prendre et c'est d'aller droit devant», a-t-elle souligné. «Pour moi, il n'y a pas de marche arrière possible».
*(Colleen Lowe Morna est la directrice exécutive de Gender Links, une organisation non gouvernementale d'Afrique australe qui lutte pour l'égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre Gender Links et IPS).

Comments Post a comment