Lors de la 14e édition des Journées théâtrales de Carthage (JTC) qui vient d'être clôturée le 22 novembre, nous avons découvert un théâtre qui nous était jusque-là inconnu : le théâtre iranien qui s'est invité dans nos salles à travers deux représentations, très bien accueillies par un public avide de nouvelles esthétiques, La terre et le cycle de la troupe Yase Tamam et Vivante mais perdue de la compagnie Tajrobe Théâtre Group. Dans ce sens, et afin de mieux appréhender les «planches» iraniennes, une rencontre s'est tenue, en marge des JTC, le 21 novembre, avec les membres des deux troupes.
En présence de M. l'ambassadeur iranien, Mohamed Driss, directeur de la session, a tenu à remercier le gouvernement iranien et le ministère de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine sans lesquels cet exploit ne se serait pas réalisé. «Nous connaissons le cinéma iranien qui est beaucoup apprécié, alors que du 4e art nous n'avions jusque-là que cette image folklorique reposant sur le Tazié. Cette édition des JTC a été une agréable découverte», a déclaré Driss.
Présents à cette rencontre, les metteurs en scène des deux pièces iraniennes : Zahra Sabri qui a signé la mise en scène de La terre et le cycle, une adaptation tirée des contes spirituels du poète soufi Jalal Eddine Rumi et Hamid Reza Azarangh à qui l'on doit le texte et une mise en scène partagée avec Nima Dehghan de la pièce Vivante mais perdue. Le rendez-vous a été enrichi par les interventions de critiques et de professionnels du théâtre de différentes nationalités.
Approches
Les deux réalisateurs ont commencé par présenter leurs pièces en faisant part de leurs approches artistiques. Zahra Sabri nous a appris que la pièce La terre et le cycle a été primée, l'année dernière, au festival international de Téhéran, et a été lauréate du Festival international de Prague, marquant 5 représentations au festival de Charleville-Mézières en France et d'autres en Allemagne au festival «Les nuits blanches» avant d'atterrir en Tunisie.
«La pièce présente le poète Jalel Eddine Rumi en tant que figure iranienne, le travail des marionnettes donne à son oeuvre une autre dimension, une autre présence», explique-t-elle. Et d'ajouter : «C'est la première fois que les acteurs travaillent dans une pièce où ils sont amenés à manipuler des marionnettes, ceci leur a permis de prendre conscience d'une certaine difficulté : jouer en même temps que la manipulation».
Hamid Reza Azarangh, quant à lui, avoue que les JTC sont leur première participation à un événement culturel en Tunisie. «Nous aimerions bien poursuivre cette interaction dans le futur», annonce-t-il, pour reprendre : «Ce que vous avez vu n'est qu'une petite partie de ce que nous avons en Iran. Une petite goutte de la mer des potentiels». En parlant de sa pièce, il explique que c'est l'histoire orientale avec tous ses aspects, surtout celui lié au matériel.
Une fois les présentations terminées, la porte du débat s'est ouverte avec l'intervention du Dr Abou Al Hassan Sallam, professeur de sciences du théâtre à l'Université d'Alexandrie, qui a noté que les idées reçues sur un certain cloisonnement théâtral en Iran n'ont plus lieu d'être grâce à ces deux représentations qui révèlent, entre autres, l'image d'une femme créatrice et penseuse.
Il fait remarquer également que la présentation d'un texte poétique et sa transposition au théâtre sont tout aussi ardues parce qu'elles nécessitent beaucoup de créativité sur deux temps ou deux registres : le temps de coller l'image au sens et le temps de la compréhension du sens. Le spectateur passe ainsi par deux filtres, pour comprendre cette proposition poétique et scénique. Le Dr Sallem ajoute que la rencontre du théâtre de marionnettes et de la poésie est une innovation, voire une audace de la part du créateur. En réponse à cela, Hamid Reza souligne que la créativité de la femme en Iran n'est pas chose récente : «Les femmes ont toujours eu des postes importants dans notre société, et leur créativité n'est plus à démontrer».
Formation et organisation du théâtre iranien
Dans un autre registre, les invités iraniens ont parlé de la formation théâtrale en Iran qui est pratiquement académique, universitaire et dans les centres de formation professionnelle avec différentes spécialités, proposant de nouvelles possibilités, avec une grande part accordée à l'expérience qui pousse le candidat dans ce domaine à arriver à l'apogée, souligne Azarangh.
Dans son intervention, M. André Louis Périnetti, président de l'Institut international du théâtre, a parlé de l'activité des écoles de théâtre en Iran, qui comptent une école membre de la chaire Unesco de théâtre. «En septembre 2008, nous avons organisé le Festival international des écoles de théâtre à Barcelone où deux écoles iraniennes ont présenté deux spectacles. Ces dernières sont toujours présentes, concourant avec d'autres écoles du monde. Elles figurent même parmi les meilleures».
M. Périnetti a, par la suite, posé la question sur la présence récurrente, sur les planches iraniennes, d'un personnage portant un masque noir. A cela, Mme Zahra affirme qu'il s'agit d'une marionnette nationale parfois incarnée par des comédiens et qui se nomme «Moubarak». «Ce personnage existe dans une forme de représentation traditionnelle avec un langage alliant satire et comédie et bien qu'il soit un simple serviteur, "Moubarak" dit toujours ce qu'il pense. Un festival autour de cette figure nationale existe en Iran».
Mohamed Driss, de son côté, a soulevé la question de l'organisation du théâtre iranien. Hamid Reza Azarangh a noté, dans ce sens, que le théâtre est public et que le secteur privé est, pratiquement, absent. Par ailleurs, le projet de privatisation n'est pas exclu afin d' accorder plus de chances aux talents éloignés du centre. «Il existe également un centre des arts du spectacle avec des associations dans chaque ville et un représentant dans ce centre pour aborder les problèmes de chaque région», souligne Azarangh.
Pour clôturer cette rencontre, M. Driss a invité le théâtre iranien pour la prochaine session des JTC. Il a insisté sur la présence sur la scène tunisienne du personnage de «Moubarak», semblable, selon lui, à celui du «Jouha» tunisien, ce personnage espiègle et qui ne mâche pas ses mots.
«Nous sommes attachés à la culture iranienne, affirme-t-il, à son fonds très universel, à ses poètes mystiques. Nous chantons Omar Khayem et bien d'autres que nous voulons redécouvrir à travers de nouvelles propositions artistiques». Sur ces mots, M. Driss a décerné les trophées des JTC aux deux troupes, en reconnaissance de leur talent et de leur générosité.

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