Ultime refuge de notre faune et de notre flore sauvage, le parc national de Niokolo Koba rencontre d'énormes difficultés qui menacent son existence. En charge de la conservation de ce poumon naturel et économique, le commandant Samuel Diémé estime que des mesures urgentes doivent être prises par les autorités pour sauver le site et éviter que les animaux, rarement visibles dans le parc, ne migrent vers d'autres cieux où leurs conditions de vie seraient plus favorables.
Quels sont les facteurs qui ont concouru à ce que le parc soit classé patrimoine mondial en péril par l'Unesco ?
Commandant Samuel Diémé : Le parc national de Niokolo Koba a été classé site du patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1981. Et parallèlement à ce statut l'Unesco vient de faire l'état de la conservation de ce bien. C'est à l'issue de la mission d'évaluation effectuée par cette institution en janvier 2007 que le parc a été classé patrimoine mondial en péril. L'une de ces raisons, c'est la baisse progressive et régulière des effectifs de la faune dans le parc. L'autre raison, c'est la recrudescence des feux de brousse. Une autre est la menace de l'installation du barrage de Samba Ngallo sur le fleuve Gambie. En plus, il est constaté que le parc national de Niokolo Koba est, régulièrement, parcouru par une forte densité du bétail en divagation qui appartient aux populations riveraines, mais également en provenance du Nord. A cela s'ajoutent les difficultés que nous avons dans l'encadrement du parc national à assurer une bonne surveillance du site compte tenu des effectifs d'agents qui étaient très réduits à un certain moment, du manque de moyens pour ouvrir des pistes et faire un bon aménagement du parc. Voilà quelques raisons qui ont conduit l'Unesco à inscrire le parc national de Niokoloba comme site du patrimoine mondial en péril.
Avez-vous fait une évaluation des besoins pour sauver ce parc ?
Commandant Samuel Diémé : On a toujours fait une expression des besoins pour assurer une meilleure gestion de ce parc. Quand le site a été classé en péril, le ministre de l'Environnement, Djibo Leïty Kâ, a instruit le directeur des parcs nationaux de convoquer une réunion pour voir ce qu'il faut faire pour inverser la tendance et remédier au plus vite à ces problèmes constatés dans le parc. A l'occasion de cet atelier où des experts nationaux et internationaux se sont retrouvés pendant trois jours, on a diagnostiqué la situation et un plan d'action prioritaire a été élaboré. Lequel devrait s'étaler sur trois ans pour un montant global de 14 milliards qui devait être pris en charge par le pays hôte, mais également par la communauté internationale puisque le parc est un patrimoine mondial. Jusqu'ici, l'argent n'est pas encore mobilisé. L'Etat du Sénégal a fait d'énormes efforts pour prendre en charge ces problèmes, mais avec les moyens très limités de notre pays où les urgences sont nombreuses, il est difficile de dégager cette enveloppe pour une meilleure gestion du parc. Cependant, nous ne désespérons pas, car l'Etat a consenti de gros efforts pour la conservation de ce site.
Face à cette incapacité de l'Etat à prendre entièrement en charge la gestion du parc, une privatisation du site ne serait-elle pas la solution ?
Commandant Samuel Diémé : Nous ne parlons pas de privatisation du parc. Nous parlons de l'implication du privé dans la gestion de ce parc. Et nous avons entamé le processus depuis très longtemps. L'idée a été soulevée depuis 1993. Et l'on parlait en ce moment là d'une fondation pour le parc national Niokolo Koba. Entre-temps, plusieurs études ont été menées pour voir quel sera le meilleur outil à mettre en place pour la gestion de ce parc. Et actuellement, deux tendances se dégagent, à savoir la fondation et le partenariat public-privé. C'est devenu inévitable ( )
Quelles opportunités d'affaires le parc peut-il offrir aux privés ?
Commandant Samuel Diémé : Le parc national de Niokolo Koba a beaucoup d'opportunités en matière de tourisme. Le tourisme que nous connaissons le plus au Sénégal, c'est le tourisme balnéaire, mais des études ont montré que le tourisme de vision va, d'ici quelques années, revêtir une importance particulière. Pour un privé qui voudrait gagner de l'argent, le parc peut offrir d'importantes opportunités d'affaires, notamment dans la construction de réceptifs hôteliers où ils pourront héberger les visiteurs.
Vous annoncez des chantiers en perspective. Mais avez-vous les moyens de votre politique ?
Commandant Samuel Diémé : Nous faisons confiance à nos autorités, à commencer par le directeur des Parcs nationaux, le colonel Mame Balla Guèye. Lors de sa dernière visite dans le parc en 2007, le ministre de l'Environnement a promis de tout faire pour que les problèmes que nous avons évoqués soient pris en compte. Et j'avoue que, depuis son départ, nous avons connu des évolutions dans la situation. Au niveau des effectifs, il y a eu un renforcement même si c'est toujours insuffisant. En plus, entre 2003 et aujourd'hui, le budget de fonctionnement du parc national est passé de 14 millions de francs Cfa à 122 millions. C'est insuffisant vu l'ampleur des besoins, mais par rapport à la situation de notre pays, le gouvernement a fait des efforts considérables. Nous attendons la communauté internationale, notamment nos partenaires au développement pour venir appuyer le Sénégal.
Pourquoi est-il difficile aujourd'hui d'apercevoir certaines espèces comme le lion dans le parc ?
Commandant Samuel Diémé : D'abord, le lion est plutôt nocturne que diurne. La probabilité de le rencontrer le jour est quasiment nul. Il faut sortir la nuit pour le rencontrer. Le deuxième aspect pour les autres animaux, c'est que nous sommes à une période où le tapis herbacé est très grand. Ce qui ne donne pas une facilité d'observer des animaux dans le parc. Mais, comme je l'ai dit tantôt, une des raisons qui ont contribué à classer le parc national de Niokolo Koba en péril, est la baisse drastique des effectifs d'animaux. Ce n'est plus comme il y a trente, voire quarante ans où on voyait les animaux à tout bout de champ. Mais ces espèces existent encore dans le parc et nous devons tout faire pour les préserver et rendre le parc plus attractif.
Qu'est-ce qui explique cette baisse drastique des effectifs des animaux ?
Commandant Samuel Diémé : Il y a le braconnage qui est un élément très important. A un certain moment aussi, il y a eu des feux de brousse très denses qui ont favorisé le départ de certains animaux. En outre, il y a le tarissement des mares qui se trouvent dans le parc. Ces mares sont des points importants pour l'abreuvement de ces animaux. En fait, si les conditions de vie ne sont pas favorables, les animaux partent, ils vont migrer vers d'autres cieux. Il y a aussi que nous avions entre le Niokolo et certaines aires protégées lointaines comme le Ferloo ou des pays comme la Guinée et le Mali, des couloirs de migrations qui permettaient aux animaux d'aller et de venir. Seulement, avec l'installation de certains villages et la construction de certaines infrastructures, la plupart de ces couloirs de migrations ont été bouchés. Ce qui ne facilite pas également la migration des animaux. Mais, encore une fois, le facteur le plus contraignant reste encore le braconnage qui diminue de manière drastique certaines espèces rares.
Lutter contre le braconnage ne serait-il pas difficile pour vous au vu des effectifs très réduits et des conditions de travail des agents ?
Commandant Samuel Diémé : C'est l'occasion pour moi de louer le courage des agents en service dans ce parc. Ils sont là au minimum 20 jours dans le mois. Et quand ils vont en ville, ils font le ravitaillement. Pour manger, ils sont obligés de se cotiser entre eux. Ce qui n'est pas normal. Normalement, les militaires quand ils déplacent, doivent avoir une ration journalière. Ce sont des conditions inadmissibles. On ne doit pas envoyer sur le terrain des éléments pour qu'ils se prennent eux-mêmes en charge. Pis, ils n'ont pas frigo. Et ainsi, la plupart du temps, c'est du poisson fumé qu'ils mangent pour tenir. Il y avait trente postes de garde dans le parc, mais actuellement, seuls dix-sept postes sont fonctionnels. Dans ces postes de garde, le minimum d'agents qui doit être en permanence est de cinq.
Compte tenu du système de rotation, nous devions avoir au moins dix éléments pour que la moitié puisse être là au moment de la rotation. Mais le maximum d'éléments que nous avons ici, c'est six et pendant la rotation, c'est trois. Qu'est-ce que trois éléments isolés dans la nature ? Et ils n'ont pas de moyens de déplacement à part leurs pieds. Le ministre est au courant et le problème est toujours là. Nous avons été victimes à un certain moment de l'ajustement structurel. Pendant presque dix ans, on ne recrutait plus au parc national. Mais, en 2001, il y a eu un audit commandité et qui a montré que si on ne recrutait pas, en 2010, il n'y aurait plus d'agents au parc. Et c'est à partir de ce moment que les autorités ont commencé à recruter avec des quotas très limités. Qui n'arrivent pas à combler le gap. Par conséquent, on est obligé de fermer certains postes pour essayer d'étoffer les effectifs.

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