Kinshasa — Arracher l'Afrique aux mythes et aux caricatures des regards étrangers afin de la rendre à elle-même, comme sujet de connaissance : telle est la préoccupation majeure de Cheik Anta. Diop. Il faut souligner le caractère provocant de cette démarche qui conduit le chercheur à semer l'épouvante parmi les gardiens du temple en faisant de l'antériorité des civilisations africaines l'événement central de l'histoire de la culture humaine.
LE DECLIN DES ABSOLUS
Si l'oeuvre de Ch. A. Diop atteste la vie d'un Africain vouée à la recherche et à la réflexion, elle témoigne aussi d'une extraordinaire audace de l'esprit. Comme ces «cavaliers de l'absurde» qui partirent d'un si bon pas, cet homme va lever le voile sur des pans de nuit. Pourquoi, en fin de compte, cet historien fascine-t-il les uns et dérange-t-il les autres sinon parce que les résultats de ses travaux scientifiques questionnent les certitudes établies et annoncent le déclin des absolus occidentaux ? Ch. A. Diop fait scandale dès le choix de son sujet d'étude.
Que les premiers hommes découverts au cours des fouilles archéologiques soient des nègres est l'une des grandes affirmations de la science que Ch. A. Diop rappelle à l'attention de notre temps. Seulement, si un monceau de faits attestent «de façon authentique l'antériorité de l'humanité 'négroïde', certains savants et chercheurs continuent à poser le problème de façon inattendue». Ce problème engage, en effet, de graves enjeux épistémologiques et historiques. Reconnaître l'antériorité du fait nègre dans l'histoire de l'humanité, c'est situer le lieu d'émergence de la raison en Afrique. Telle est «l'hérésie» majeure du chercheur africain. Ch. A. Diop s'emploie à déjouer ici les ruses des savants qui, au lieu de se soumettre à l'évidence des faits, continuent à chercher le Blanc là où les fouilles trouvent les traces du nègre dans l'histoire primitive de l'humanité. «Si l'on s'en tenait strictement aux données scientifiques et aux faits archéologiques (...), c'est le prototype de la race blanche qu'on chercherait en vain dans les tout premiers âges de l'humanité actuelle. Le nègre est à l'origine, il est même seul à exister pendant des millénaires et, jusqu'au seuil de l'époque historique, le savant lui tourne le dos».
Une nouvelle attitude scientifique à l'égard des données africaines s'impose si l'on veut procéder à une interprétation correcte des faits en évitant de dissoudre «la conscience collective historique africaine dans le menu fait de détails». Toute l'oeuvre de Ch. A. Diop veut être une nouvelle mise en perspective des sciences humaines qui ont à connaître l'Afrique. Cette orientation doit partir de la haute vallée du Nil comme foyer de civilisation dans un contexte où s'épanouit la rationalité du nègre au sein d'une culture fondatrice dont le rayonnement atteste le rôle des Noirs dans l'histoire de la pensée.
L'HUMANITE SE REDUIT A L'ESPACE-TEMPS DU MONDE GREC PAR UNE SORTE DE GENERATION SPONTANEE,
Les travaux de Ch. A. Diop peuvent être lus comme un effort de réinterprétation de l'ensemble culturel africain dans l'histoire des civilisations à partir de l'Egypte antique. Ces travaux resituent les formes de production intellectuelles et culturelles, les signes, les aspects de la science et de la pensée, les mythes et la religion, l'art dans un contexte global où l'Occident doit réviser la conscience qu'il a de lui-même, compte tenu de ce que l'histoire nous apprend sur l'influence des nègres dans le monde méditerranéen. Il ne s'agit pas seulement ici de l'image que l'on s'est longtemps faite de l'Afrique; ce qui risque de devenir caduc et désuet, c'est aussi le regard de l'Occident sur lui-même dans la mesure où il plonge dans une mythologie étrangère à la science.
Car Ch. A. Diop remet en cause une tradition théorique qui s'est imposée en Occident depuis de longs siècles. Les Européens avaient appris au reste des hommes qu'Athènes, Alexandrie ou Rome étaient les seuls centres de la civilisation antique. Au moment où Aristote fait irruption dans l'Occident médiéval où les universités viennent d'être fondées, la Grèce s'impose comme la référence fondamentale de la vie intellectuelle. Par-delà la chrétienté, l'homme de la Renaissance veut se réconcilier avec l'Antiquité grecque où, dès le Vème siècle avant notre ère, s'est opérée une sorte d'âge des Lumières qui, au XVIIIème siècle, va consacrer définitivement l'émancipation de la raison et la fin de la prépondérance théologienne. Tout au long de son histoire, l'Occident reste fascinée par les origines grecques de la pensée et de la science, de la technique et de la politique, de l'art et de la sagesse. Que le siècle de Périclès soit celui au cours duquel s'est accompli le «miracle grec» est un lieu commun de l'enseignement des collèges, des lycées et des universités marqués par la centralisation héritée de l'époque napoléonienne. Ici, l'humanité se réduit à l'espace-temps du monde grec où, par une sorte de génération spontanée, a surgi une civilisation brillante qui ne doit rien à aucun autre peuple de la terre.
L'avènement de cette civilisation ne saurait donc se comprendre en fonction des traditions millénaires dont elle aurait été précédée et qui, par des emprunts divers, exerceraient sur elle une influence décisive. Bref, c'est en Occident que s'ouvre l'aventure de la connaissance. Tel est le «cours magistral» dispensé par Frédéric Hegel, cet ancien étudiant en théologie de Tibingen qui, après les études de droit et de philosophie, deviendra le grand maître à penser de l'Europe à l'époque du colonialisme triomphant. D'après Hegel, l'oiseau de Minerve ne prend son vol que le soir, une fois accompli le dur labeur de la civilisation.
Dans cette perspective, la Grèce doit être considérée comme la terre natale de la raison humaine. Sans doute, la Perse, l'Inde ou la Chine apparaissent sur le théâtre de l'histoire. Mais le bleu de la Méditerranée hante toujours les intelligences et les imaginations occidentales qui éprouvent une véritable répugnance à franchir les colonnes d'Hercule. Aussi, l'épicentre de l'histoire se trouve à Athènes où, dans le domaine de la pensée, tout commence avec Socrate considéré comme le patriarche des sages d'Occident. Dans cette esquisse de l'histoire générale de la pensée, les Noirs apparaissent comme le passé de l'Européen, un peuple d'enfants qui en serait resté au premier matin du monde, enfermé dans l'immédiateté, le biologique et le vital, incapable d'évoluer et condamné à la répétition propre à l'univers du mythe. Pour les esprits du XIXème siècle, l'Afrique est une «humanité» en bas âge, constituée d'attardés scolaires dans le concours général de la civilisation. Dès lors, si tout commence avec la Grèce, l'Afrique n'est pas seulement la nuit de la raison, elle est un monde en marge de la raison et de l'histoire. Pour Hegel que l'on présente comme l'Aristote des temps modernes et qui est, de fait, le penseur qui a le plus pesé sur les destinées européennes, les Africains sont les enfants de la nuit.
LE ROLE DES NOIRS DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANITE ET DE LA CULTURE OCCULTE
En effet, Hegel refuse d'accorder le certificat d'humanité à ces êtres qui habitent le «haut pays» du continent noir. Voici un monde étrange qui n'a jamais été, en lui-même, «le théâtre d'événements historiques», et qui, plongé dans l'inertie, s'endort, enveloppé dans la couleur noire de la nuit. «Pour le philosophe, l'homme africain, c'est l'homme à l'état brut, vivant dans un état d'inconscience de soi». Il s'agit, en définitive, d'un «état animal». On retrouve ici l'écho des classes dominantes à l'ère du capitalisme et de son expansion hors des frontières de l'Europe. En un sens, la pensée européenne, de Gobineau à Lévy-Bruhl, n'est qu'un long commentaire de la parole du maître dont le système reflète la relation de l'Occident à l'autre à travers un mode de regard qui, marqué par des préjugés religieux, puis scientifiques, traduit la difficulté â concevoir la pluralité et l'égalité des civilisations. Ce regard a été longtemps pour les Occidentaux la façon de confirmer leur suprématie absolue sur le reste de l'humanité. Il faut situer l'oeuvre de l'égyptologue sénégalais par rapport à tout un système du monde où le regard de l'autre est l'un des instruments de l'impérialisme culturel plus insidieux encore que la violence coloniale. Ch. A. Diop c'est l'anti-Hegel, le penseur noir qui conteste globalement les fondements d'un héritage intellectuel qui a légitimé la «Mission de l'homme blanc».
La volonté d'en finir avec un certain nombre de mythes élaborés par l'Occident pour masquer sa barbarie et justifier la domestication des peuples et des mentalités nègres a conduit Ch. A. Diop à s'oublier lui-même pour ne plus vivre qu'avec la seule obstination d'apporter plus de lumière là où des préjugés tenaces risquent d'enfermer les générations dans les ténèbres de l'ignorance. Ch. A. Diop est la raison intrépide et militante qui se lance à l'assaut des monstres enfantés par l'impérialisme. Le discours hégélien sur l'Afrique ne se nourrit-il pas, en dehors de quelques références à Hérodote, de la tradition intellectuelle des pays ayant des pratiques coloniales ? Dans ce contexte, si le rôle des Noirs dans l'histoire de l'humanité et de la culture a été occulté, cela ne peut être attribué à la science mais aux mythes de l'Occident qui s'érige en détenteur exclusif de la vie de l'intelligence. Bref, ce que l'on prend pour de la «dialectique» n'est qu'une reprise des thèses des vieux colons ayant séjourné en Afrique où la recherche du profit immédiat ne laisse guère le temps de se consacrer à la vie de l'esprit.
L'EGYPTE A PRECEDE «LE MIRACLE GREC»
On ne peut espérer aucun progrès dans la compréhension des réalités africaines tant que les Européens, imbus de leur supériorité, continuent d'afficher à l'égard des Noirs le plus profond mépris; comme on le voit tout au long de l'histoire de la traite et de la colonisation, leurs jugements aussi catégoriques qu'entachés de préjugés trahissent leur impuissance à s'ouvrir â la différence, à une société autre dont ils n'essaient pas de dévoiler la face cachée, les formes officieuses et les structures latentes. Longtemps défigurée à travers le prisme déformant de la littérature exotique et coloniale qui crée des stéréotypes véhiculés par les manuels scolaires et la publicité, l'Afrique n'a cessé d'être ce grand inconnu, où l'on imagine parfois que le démon en déroute en Europe aurait trouvé refuge. Il a fallu qu'une bulle pontificale contraigne les Européens à admettre sur la table de l'humanité les peuples dont la découverte, dès le XVIe siècle, provoque une vraie crise de conscience. Ch. A. Diop sonne le glas d'une prétendue science de l'homme qui n'a pu se libérer des légendes inventées par les négriers et les théoriciens de la colonisation. Des doctes maîtres n'ont transmis que des fictions sur l'Afrique, affirmant que les Noirs ne sont qu'un simulacre d'humanité dont l'apport à l'aventure de l'esprit se réduirait à néant.
Car constater que l'Egypte a précédé «le miracle grec», c'est annoncer le «crépuscule des idoles», dans la mesure où l'antériorité nègre de l'Egypte des pharaons implique une sorte de « détrônement » et de décentralisation intellectuelle. Exclure l'Afrique noire de la communauté de l'histoire universelle ne relève pas des sciences exactes mais de la science-fiction et des clichés accumulés qui laissent dans l'ombre les données objectives du phénomène humain. Il faut donc dissiper les mirages scolaires qui dissimulent la réalité de la naissance de l'histoire et de la raison en terre africaine.
Pour l'historien et l'anthropologue africain, il ne suffit plus de rejeter la hiérarchie que la pensée occidentale avait contribué à établir entre les «civilisés» et les «sauvages», bons ou mauvais. Ce qui s'impose, c'est une révision ou, mieux, un renversement des valeurs et des perspectives pour rétablir la vérité. Ch. A. Diop s'engage dans ce «Combat pour l'histoire» pour remettre les nègres à la place que la Grèce a longtemps usurpée dans l'abrégé de l'histoire générale de l'humanité édifié par Hegel et ses disciples. L 'égyptologue 'africain oblige à rendre aux nègres la raison et l'histoire en projetant une nouvelle lumière sur les rapports entre l'Egypte et l'Afrique noire. Nous sommes ici devant un tournant capital de la pensée moderne.
CH. A. DIOP RECONCILIE LES NOIRS AVEC LEURS ORIGINES REELLES
Durant les siècles, comme le montre l'exemple d'Hérodote et de Platon, les historiens et les sages de la Grèce n'ont cessé de se rendre en Egypte dont personne ne conteste les valeurs de civilisation. On se souvient que cette terre d'Afrique reçut l'un des plus grands réfugiés du monde, Jésus de Nazareth qui y passe une grande partie de son enfance, bien longtemps après Joseph et Moïse, ses prototypes dans la révélation biblique. Si l'Occident projette sur l'Afrique noire ses fantasmes par lesquels il retrouve sur cette terre les traits fondamentaux de l'homme sauvage, il ne cesse de vouer son admiration pour la civilisation qui a construit les pyramides.
Dans une thèse audacieuse, Engelbert Mveng est revenu aux fondateurs de la pensée occidentale pour retrouver les Sources grecques de l'histoire négro-africame. Ch. A. Diop va .plus loin encore en unissant ce qu'à travers Hegel l'Occident avait séparé dans sa géographie du monde noir : le «haut pays» ou l'Afrique proprement dite et le bassin du Nil. Ce qu'Hegel considère comme «une des plus belles et des plus riches contrées du monde» est, au regard de l'historien africain, le lieu par excellence où les habitants du «haut pays» retrouvent leurs véritables ancêtres. Ici se produit un «tremblement de terre» qui ébranle des dogmes canonisés. Dire que les bâtisseurs de l'Egypte ancienne sont des nègres authentiques, aussi vrais que les Bantous ou les Tirailleurs noirs, c'est faire preuve de «folie» aux yeux des sages d'Occident. Les thèses exprimées dans Nations nègres et culture constituent une sorte de scandale pour un esprit nourri de Hegel et d'une longue tradition intellectuelle. Voici l'événement qui heurte la conscience de l'Occident : «La lumière n 'est pas venue à l'Europe du seul Orient, comme on l'a cru pendant de longs siècles. Elle vient du Sud, c'est-à-dire de l'Afrique, à partir de l'Egypte nègre qui est le berceau de la conscience humaine».
Racisme anti-raciste ? Fantasmagorie ? Mensonge, erreur monumentale ? Exagérations ? Autant d'attitudes qui traduisent les réactions de l'Europe savante face à un ouvrage fondamental qui a suscité l'un des grands débats de la science moderne. La thèse de Ch. A. Diop fut rejetée par les maîtres de vérité. J.S. Canale, pourtant peu suspect de complicité pour le colonialisme, n'hésite pas à écrire : «Si M. Cheikh Anta Diop raille avec raison tels «savants» européens qui, par préjugé raciste inavoué, ont voulu «blanchir» à tout prix l'Egypte antique, il tombe dans le même travers en voulant la «noircir» à tout prix et donner une origine «nègre «aux civilisations des Sumériens, des Carthaginois et... des Bretons».
On le voit le fond du problème demeure ici le caractère nègre de la civilisation de l'Egypte antique. Les colonisateurs ont imposé aux Africains des ancêtres qui ne sont pas les leurs. Ch. A. Diop réconcilie les Noirs avec leurs origines réelles. «L'homme de couleur, conclut l'auteur de Nations nègres et culture, loin d'être incapable de susciter la technique, est celui-là qui la suscita le premier en la personne du nègre.»
SCANDALEUSE VERITE
On voit s'esquisser une rupture avec les poètes de la négritude enfermés dans l'image de l'infériorité du Noir imposée par la colonisation. Les travaux de l'historien vont traquer cette image à tous les niveaux où elle se reproduit. Le premier coup porte sur cette géographie de l'intelligence qui, à partir de l'histoire occidentale, fait de l'Afrique «le continent de l'émotivité».
«L'Europe, par ses cathédrales, ses palais, ses cités et ses chaumières, est le musée de la mesure, de la raison, de l'ordre (...). L'Afrique par contre est le continent de l'émotivité, de la gaieté, de l'insouciance joyeuse, du rythme, de la forme, de la couleur et de la lumière. Tout le continent africain irradie cette émotivité créatrice d'art», écrit Eugène Guernier dans L'apport de l4frique à la pensée humaine. On retrouve ici Gobineau ou Senghor qui reprend ses thèses pour revendiquer l'émotion comme une marque d'identité du nègre. Ces clichés commodes traînent dans l'imaginaire de l'Occident. Les meilleurs esprits n'en sont pas délivrés. Ayant écarté l'Afrique de l'histoire et de la raison, de nombreux manuels reproduisent une image de l'Occident destinée à légitimer ses prétentions. «Ce n'est qu'en Occident, écrit Max Weber, qu'existe une science digne dont nous reconnaissons aujourd'hui le développement comme 'valable ' Certes, des connaissances empiriques, des réflexions sur l'univers et la vie, des sagesses profondes, philosophiques ou théologiques, ont aussi vu le jour ailleurs (...), surtout dans l'Inde, en Chine, à Babylone et en Egypte. Mais ce qui manquait à l'astronomie, à Babylone comme ailleurs (...), ce sont les fondements mathématiques que seuls les Grecs ont su lui donner».
Cette évaluation renvoie à une antique géopolitique qui assure l'hégémonie de la Grèce et fonde le programme de l'impérialisme qu'Alexandre le Grand a réalisé au-delà de toutes les espérances. Aristote écrit, en effet : «Les nations situées dans les régions froides et particulièrement les nations européennes sont pleines de courage, mais manquent plutôt d'intelligence et d'habileté technique; c'est pourquoi, tout en vivant relativement libres, elles sont incapables d'organisation politique et impuissantes à exercer la suprématie sur leurs voisins. Au contraire, les nations asiatiques sont intelligentes et d'esprit inventif, mais elles n'ont aucun courage, et c'est pourquoi elles vivent dans une sujétion et un esclavage continuels. Mais la race des Hellènes, occupant une position géographique intermédiaire, participe de manière semblable aux qualités des deux groupes de nations précédentes, car elle est courageuse et intelligente, et c'est la raison pour laquelle elle mène une existence libre sous d'excellentes institutions politiques, et elle est même capable de gouverner le monde entier si elle atteint à l'unité de constitution».
LES GRECS ONT EMPRUNTER AUX EGYPTIENS
Ce que le philosophe ne dit pas, c'est l'importance des emprunts faits par la Grèce à l'Egypte. Dépassant l'esprit de clocher des cercles travaillés par les tendances panhelléniques dont on retrouve l'expression dans la conscience populaire, les discours des orateurs et la réflexion des philosophes, d'autres milieux savent reconnaître ce que la race des Hellènes doit aux étrangers. Dans l'Antiquité, il y a, en effet, un lieu où il faut se rendre pour s'initier à la science et à la philosophie. Ce lieu, c'est l'Egypte ancienne, d'origine nègre. Ch. A. Diop retrouve ce «topos», qui appartient à une tradition dont se réclament les grands courants de la littérature et de la pensée grecques. Cette attitude exige un élargissement de la conscience imposé par l'affrontement des autres peuples et cultures. On s'en rend compte au moment où Hérodote propose une carte du monde et dit les espaces habités en procédant à l'inventaire des particularités culturelles qui dépaysent le voyageur grec. L'historien africain n'a fait que reprendre ce lieu commun en s'appuyant sur les témoignages des auteurs anciens sur l'apport de l'Egypte à la Grèce. Ce qui gêne dans la reprise de cette tradition, c'est le caractère nègre des Egyptiens.
Admettre que les Africains aient pu enseigner la géométrie à l'Europe relève de l'inédit. Aucun historien de la science n'était allé jusque-là. Une telle hypothèse était impensable. Elle ne pouvait être tolérée dans le contexte hégémonique de l'expansion de l'Europe dans le monde. Des générations avaient lu, traduit ou commenté Hérodote, Diodore de Sidile ou Strabon. Personne n'avait appris aux enfants des écoles ni aux jeunes des lycées et des universités que l'Egypte nègre était le berceau de toute science et de toute sagesse. Ch. A. Diop oblige l'Occident à revoir les débuts de la science et des mathématiques en les situant ailleurs qu'en Grèce. Comment apprendre à penser, sans se renier soi-même, que les savants grecs les plus célèbres ont été les disciples des nègres ? L'historien en demande trop à la conscience européenne. Or la vérité est à ce prix.
On peut discuter sur le niveau d'exigence critique auquel le jeune chercheur soumet les témoignages relatifs aux emprunts de la Grèce à l'Egypte antique. Se rend-il compte qu'il s'agit là d'un lieu commun qui, selon les périodes et les nécessités, tend à faire de l'Egypte une sorte de lieu mythique auquel on attribue la paternité des aspects de la culture qui font le prestige de l'Europe. On peut aussi examiner la vérité des interprétations que le chercheur africain fait des filiations entre la pensée égyptienne et la pensée grecque. Ch. A. Diop, lecteur de Platon, dans le cas du Timée, rejoint-il le philosophe dans sa dynamique propre. Si le chercheur reconnaît l'origine égyptienne des théorèmes de Pythagore et de la géométrie d'Euclide, il se rend bien compte de l'esprit laïc qui préside à l'élaboration de la science grecque. Les emprunts n'excluent pas des ruptures fondatrices. En fait, l'histoire de la science se trouve aussi dans cette discontinuité qui s'opère avec l'émergence d'un savoir propre à une époque.
De plus, le caractère proprement philosophique des idées ou des doctrines égyptiennes qui sont transférées dans la culture grecque n'est pas évident. Elle relève de cette pensée anonyme qui appartient à ce qu'une génération de penseurs africains appelle aujourd'hui «l'ethnophilosophie». Ch. A. Diop s'emploie d'ailleurs à développer la comparaison entre ces notions ou croyances de l'Egypte ancienne et les Cosmogonies africaines inventoriées par les anthropologues.
Dans Civilisation ou barbarie ? L'historien africain dégage les convergences entre les notions égyptiennes et la «métaphysique dogon» étudiée par M. Gnaule ou «la philosophie bantoue» du P. Tempels. A partir de ces retrouvailles de l'Afrique avec ses origines culturelles, le chercheur règle le problème d'une «philosophie africaine» en renvoyant promener les nouvelles générations qui se refusent à faire «l'éloge de l'ethnophilosophie».
«Aucune pensée, et en particulier aucune philosophie ne peut se développer en dehors de son terrain historique. Nos jeunes philosophes doivent comprendre cela et se doter rapidement des moyens intellectuels nécessaires pour renouer avec le foyer de la philosophie en Afrique, au lieu de s'enliser dans le faux combat de l'ethnophilosophie.» Ce qui demeure, dans ce débat essentiel, c'est la démarche de l'historien qui remet les faits à leur place. «J'ai vu alors et clairement que les systèmes les plus fameux de la Grèce, notamment ceux de Platon et d'Aristote, avaient eu 1'Egypte pour berceau.» En reprenant ces témoignages, Ch. A. Diop a dû surprendre les Noirs eux-mêmes.
L'Occident leur avait appris à attribuer aux Grecs les inventions des nègres. Les uns et les autres devront apprendre à penser autrement. Ch. A. Diop invite les hommes de son temps à regarder le rôle des Noirs dans l'histoire de la culture avec les yeux des anciens Grecs. Cet apport à la science historique est aussi une contribution décisive à l'histoire des sciences et de la philosophie. En insistant sur le «rôle civilisateur des anciens Egyptiens dans l'histoire de l'humanité», Ch. A. Diop n'établit pas seulement la jonction entre l'étude des civilisations africaines et l'égyptologie mais il ramène aux sources de la connaissance. La raison est née chez les Noirs. Tel est le «scandale» qui est au centre de l'oeuvre de l'historien africain. C'est pourquoi, cette oeuvre a suscité l'un des grands débats de la science moderne. Le message de Ch. A. Diop est l'affirmation d'une scandaleuse vérité. Celle-ci ne pouvait connaître aucune publicité.
Le petit monde scientifico-politique de l'africanisme ne tend-il pas à taire jusqu'au nom de l'auteur de Nations nègres et culture ? L'historien qui revendique le passé volé à l'Afrique a rarement été l'objet des bruyants hommages dans les milieux où l'on se refuse à oublier ce que l'Occident n'a guère été le lieu primordial de la raison
Tiré de « Cheik Anta ou l'honneur de penser », Harmattan, Paris, 1989

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