Quand un sociologue jette son regard sur la fête de la Tabaski ou 'fête du mouton' telle qu'elle se prépare et est célébrée au Sénégal, c'est pour en ressortir les enjeux économiques, sociaux et affectifs. Décryptage d'un phénomène social par comme les autres par le sociologue Djiby Diakhaté.
Qui est-ce qui explique, à votre avis, la fascination des Sénégalais pour les gros béliers ?
En fait, ce sont des logiques essentiellement ostentatoires dans une société qui devient de plus en plus matérialiste et où les liens sociaux se distendent de plus en plus. Aujourd'hui, vous avez essentiellement en milieu urbain et péri urbain de nouvelles cités avec des acteurs qui viennent d'horizons différents et qui poursuivent des intérêts qui ne sont pas toujours convergents. Dans ce contexte d'habitations, chaque acteur social veut montrer à son prochain qu'il est arrivé à un niveau de prestige social plus ou moins élevé. En conséquence, il se pose ici une sorte de compétition entre acteurs qui vivent ensemble dans un même espace, mais qui n'ont aucune relation sociale particulière. Sous ce rapport, on peut comprendre que les acteurs sociaux cherchent à satisfaire ce que Abraham Maslow appelle le 'besoin d'estime'.
L'acteur social veut s'estimer et être estimé par les autres. Ainsi, en consommant un gros bélier dont on n'a certainement pas besoin, on ne satisfait pas un besoin alimentaire, on ne satisfait pas les exigences du rituel abrahamique, mais on satisfait plutôt un 'besoin d'estime'. C'est ainsi que, par exemple, on attache le bélier devant la maison pour montrer à tout le voisinage ce dont on est capable. Ce sont des rapports de force matérielle. Parce que chacun cherche à montrer qu'il est suffisamment fort, puissant et qu'il est capable d'acheter un gros bélier. Et pas n'importe quel bélier.
Maintenant, les Sénégalais s'interrogent de plus en plus sur la race du bélier. Le Ladoun (bélier d'origine malienne) est très recherché. On l'attache devant la maison en lui attachant un ruban rouge autour du coup. Bien plus, certains vont jusqu'à montrer que leur mouton ne mange pas à n'importe quel râtelier en le nourrissant au pain. Et donc, c'est une logique de rivalité. Finalement, nous avons l'impression que les familles entrent en guerre. Il y a une logique de compétition pour montrer celui qui a le plus gros mouton pour se hisser à un certain niveau de prestige social. Et il est envié par les autres, et se sent plus ou moins fier et cherche à protéger celle de sa progéniture. C'est dire donc qu'il y a d'énormément d'enjeux sociaux autour du mouton de Tabaski.
Et quels sont ces enjeux ?
Chez nous, la Tabsaki est l'occasion de revisiter et de raffermir les relations sociales. On dira, par exemple, que la cuisse de derrière, c'est pour la soeur du mari. L'autre cuisse, c'est pour la belle mère. Et vous avez maintenant les cuisses qui peuvent être destinées à la grillade pour les amis du mari, etc. On charcute le mouton bien avant de l'égorger. On en fait une gestion essentiellement sociale ou socialisante. L'objectif visé, à travers ces pratiques, est de raffermir les relations sociales. Mais on se rend de plus en plus compte des difficultés. Car les gens à qui sont destinées ces parties du mouton deviennent de plus en plus exigeants. On exige qu'on ne doit pas me donner n'importe quoi ; et qu'il faut l'amener à l'heure.
Et ce sont les couples, notamment les femmes, qui sont soumises à une pression extrêmement forte ; et à laquelle elles ne peuvent pas échapper. Elles reportent cette pression sur leur mari. Conséquence : aujourd'hui vous avez un phénomène qui est en train de se développer ; c'est que les femmes accompagnent systématiquement les hommes dans les foirails parce qu'elles veulent être satisfaites du bélier choisi par leur mari. La femme doit, à travers les cadeaux qu'elle offre à son entourage, montrer qu'ils n'ont pas égorgé n'importe quel mouton ; que c'est le plus gros bélier possible et imaginable qu'ils ont égorgé. Tout cela montre que nous sommes dans une société qui perd de plus en plus ses repères. Car vous avez ici des représentations traditionnelles et d'autres religieuses.
Cela aura nécessairement des effets sur l'essence de cette commémoration religieuse
La combinaison des deux représentations nous fait oublier la première signification de la fête de la Tabaski. Et le fait de tuer le mouton, c'est effectuer le sacrifice comme Abraham l'avait fait. Et de ce point de vue, c'est l'occasion de raffermir notre rapport à Dieu et à la religion. Or, maintenant à l'occasion de la fête de la Tabaski, on a plus tendance à mettre l'accent sur les aspects plutôt sociaux destinés à renforcer la fierté de la famille. Nous sommes en présence ici de ce que Vincent Monteil appelle l"Islam noir'. Cela veut dire une façon particulièrement africaine, pour ne pas dire sénégalaise, de pratiquer l'Islam en l'accompagnant de nos traditions.
Peut-on affirmer que les pratiques païennes sont en train de prendre le pas sur le spirituel pour ce qui est de la célébration de la Tabaski ?
En fait, les religions révélées quand elles sont arrivées en Afrique, elles n'ont pas réussi à déraciner systématiquement les pratiques païennes qui existaient. On a assisté à une sorte de constance, de liaison et d'osmose entre les pratiques traditionnelles et les exigences canoniques des religions révélées. On peut parler ici de 'syncrétisme religieux'. C'est-à-dire autant on émarge dans le registre de la religion musulmane, et de ce point de vue, la Tabaski doit être célébrée et il y a un certain nombre d'exigences religieuses à respecter comme le fait d'aller à la mosquée, de respecter les cinq prières. Mais de l'autre côté, on se rend compte qu'il y a des pratiques traditionnelles qui filtrent (avec) la religion. Ce qui fait que toutes les occasions de fête musulmanes sont mises à profit pour des représentations de pratiques païennes propres à nos traditions.
On dit qu'au Sénégal il y a 95 % de musulmans, mais nous avons en même temps 100 % d'animistes. Cela veut dire qu'au fond, les gens continuent les pratiques animistes auxquelles ils sont fortement liés. Vous voyez, par exemple, après avoir égorgé le mouton, les gens prennent le sang et se l'aspergent sur le front. Cela montre que la célébration de la Tabaski est accompagnée d'un certain nombre de rituels qui font référence à nos traditions. C'est l'exemple des regroupements familiaux aussi. Tout le monde veut retrouver la grande famille. Dakar se vide complètement de sa population. Tous les ruraux retournent au village. Les gens viennent même de l'extérieur. Dans les villages, c'est l'occasion de certaines célébrations comme les mariages, les séances de lutte. La Tabaski n'est pas seulement une fête religieuse, c'est aussi des enjeux économiques et sociaux particuliers. Et chacun à une partition à jouer et cherche à ne pas être hors jeu. Cela veut dire s'inscrire dans la rythmique des relations sociales. C'est pourquoi, nous sommes en présence d'une fête surchargée. Elle a une charge économique, sociale et affective. A la limite, c'est une occasion de réaliser d'autres voeux. De ce point de vue, on peut considérer que c'est une fête extrêmement importante dans l'agenda économique et social sénégalais.
Comment faire pour sortir de ces contraintes économiques et sociales ?
Il y a deux possibilités. La première possibilité, c'est qu'il y a la crise économique qui peut pousser les acteurs à être réalistes dans la gestion du budget familial. Cela veut dire que plus la crise avance et les gens vont faire preuve de rigueur dans la gestion du budget familial. On s'est rendu compte qu'avec la crise à l'occasion de cette présente fête, beaucoup de gens ont préféré se rendre chez le teinturier pour changer la couleur de leur boubou et avoir l'impression de porter du neuf. Donc la crise pousse les gens à bricoler des solutions qui s'adaptent au contexte. Conséquence : on peut espérer qu'avec la crise que traverse le Sénégal et qui a affecté le pouvoir d'achat de beaucoup de ménages et fragilisé les couples, on va retourner aux solutions de sortie de crise qui étaient jusqu'ici mises en avant.
La deuxième possibilité, c'est la sensibilisation. Au Sénégal on a un Islam essentiellement confrérique. Je crois que les discours des chefs religieux, de plus en plus, prennent en compte cette dimension économique. On a vu lors du dernier Magal, le khalife général des mourides parler de la nécessité d'encadrer l'activité agricole. Pratiquement, c'est une première sur la nécessité de protéger l'activité agricole. Cela veut dire qu'on peut s'attendre de façon progressive à ce que les imams, à travers leurs sermons, appellent les Sénégalais sur la nécessité de mettre l'accent sur l'utile et non (sur l'accessoire). Car au fond, nous sommes une société qui a tendance à mettre l'accent plutôt sur l'accessoire.

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