Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: La musique de deux rives en deuil

Kinshasa — Il a quitté le monde des vivants. Le 25 novembre, l'ancien clarinettiste Jean-Serge Essous est décédé à l'Hôpital central des armées Pierre Mobengo de Brazzaville. Co-fondateur des groupes mythiques Les Bantous de la capitale et OK Jazz, il a fait partie de derniers témoins de la musique congolaise moderne (RDC et Congo Brazzaville).

Icône de la musique africaine, Jean-Serge Essous a été désigné, le 11 octobre 2006 au siège de l'Unesco à Paris en France, artiste de l'Unesco pour la paix par l'ancien directeur général de cet organisme des Nations unies, le Japonais Koichiro Matsuura. C'était sa dernière grande distinction internationale obtenue à l'occasion de la 165ème session du comité exécutif de l'Unesco.

Ce jour-là, le président Denis Sassou N'Guesso de la République du Congo en visite officielle à l'Unesco avait rehaussé de sa présence cet événement de reconnaissance de cet artiste pour sa contribution à la promotion de la paix à travers son art. Le ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme du Congo Brazzaville, Jean-Claude Gakosso, était également présent à la cérémonie. Avec ce titre honorifique, Jean-Serge Essous intégrait un groupe d'artistes qui usent de leur influence, leur charisme et leur réputation pour véhiculer le message de l'Unesco.

Parmi eux, il y a l'artiste-musicien brésilien Gilberto Gil, la compositrice Missa Johnouchi du Japon, la soprano coréenne Sumi Jo, le chanteur et compositeur des Gypsy Kings, le Français Chico Bouchikhi, le chef d'orchestre Valery Gergiev de Russie, l'artiste-musicien camerounais Manu Dibango, Celine Dion, etc. Mais Jean-Serge Essous ne mettra plus son art, sa réputation et son influence au service de la paix. En fait, il a fini de remplir sa mission sur terre.

Jean-Serge Essous a participé ces dernières années au rayonnement de la musique congolaise sur le vieux continent, à l'instar d'événements culturels comme « La nuit du Congo ». Il a également effectué des tournées et participé à des festivals pour le Cinquantenaire du groupe Bantous de la capitale.

BIOGRAPHIE

Il allait totaliser 75 ans en janvier 2010. Né le 15 janvier 1935 à Mossendjo, le jeune Jean-Serge fait ses études primaires à l'école de Poto-Poto avant de continuer au Collège de Dolosie. Il se retrouve ensuite en train d'apprendre l'électricité à l'École technique de Brazzaville. Il décroche une embauche à l'Ibm à Brazzaville après ses études techniques. C'est à Brazzaville qu'il rencontre les musiciens Jacques Pella alias Lamotha et Marie-Isidore Diaboua, fondateur du ballet national congolais.

A l'âge de 16 ans en 1951, flûtiste, Essous Jean-Serge intègre le Ballet «Kongo dia Ntotila » avec ses amis Liberlin de Shoriba Diop, Jacques Pella dit «Lamotha», Marie-Isidore Diaboua et bien d'autres. Une année plus tard, en 1952, il rejoint les Compagnons de la joie, (CDJ), nouveau groupe musical de Marie-Isidore Diaboua. Ce dernier tenant à l'éclosion des nouveaux talents apporte un sang nouveau au groupe en incorporant cinq jeunes dans le CDJ. Il s'agit de Pandy Saturnin, Philippe Mouckouamy dit Mock, Kouka Celio, Kodia Bonanrd, Essous Jean-Serge, Lamotha et Mboko dit Joker. Ils sont rejoints par Itoua Marguerite, Boumba Antoinette et Bella Marie.

En 1954, le clarinettiste Essous Jean-Serge fait partie de l'orchestre Negro Jazz, sous la direction de Kaba Joseph. Il y retrouve Nino Malapet, Ossiala Boniface, Mpoua Bernardin « Bara » (Guitare basse), Samba Théophile, Michel Akouala dit Zazou au saxo, Yengo Bruno et Théophile Samba, Kouka Celestin, Ganga Edo au chant. Une année après, Essous Jean-Serge traverse à Léopoldville. Il rencontre Henri Bowane qui assure plusieurs contrats de production au Négro-Jazz. Ils jouent au Quist-Bar, à Air France, au Café Sport et au Parc De Boeck.

ESSOUS A LA NAISSANCE DE L'OK JAZZ

La même année, il quitte le Négro Jazz pour les éditions Loningisa de Léopoldville, où il trouve son ami Pandy Saturnin. Il est dans un orchestre d'enregistrement du studio Loningisa, dénommé «Bana Loningisa ». Le 6 juin 1956, c'est la naissance de l'orchestre O.K Jazz, composé de sept artistes-musiciens ; quatre d'entre eux sont de Léopoldville : le chanteur Victor Longomba dit Vicky, le guitariste soliste François Luambo dit Franco, le percussionniste Nicolas Bosuma dit Dessoin et José Lando dit Rossignol : ceux venus de Brazzaville sont le clarinettiste Essous Jean-Serge, le guitariste basse Loubelo Daniel dit De la Lune et le percussionniste Saturnin Pandy dit Ben. Jean-Serge Essous est donc l'un des membres co-fondateurs et premier chef d'orchestre de l'ok Jazz qui se produit chez Cassien Ok Bar, initiales du propriétaire Oscar Kashama. Et naturellement le groupe prend la dénomination O.K Jazz. Jean-Serge va composer quelques oeuvres dans l'Ok Jazz, entre autres, «Lina», « Se pamba », « Camarade ya mboka mondele», « Bolingo na ngai Gigi », «Baila », «Nzungu ya loso », «Serenade sentimentale », etc.

CREATION DE ROCK'A MAMBO

Le 31 décembre 1956, il quitte l'O.K Jazz en même temps que Pandy et Rossignol pour former le 2 janvier 1957 le groupe Rock'A Mambo en compagnie d'Henri Bowane et José Lando Rossignol. C'est le trio Bowane Essous Rossignol (Beros). Ils adhèrent aux éditions Esengo par la signature d'un contrat d'exclusivité de production des disques.

Le trio est accompagné d'autres musiciens tels qu'Eugène Ngoy dit Gogène, Léon Nzambe dit Sathan, Pandy Saturnin, Alphonse Eyenga, Maproco, etc. Parmi leurs premières chansons, on peut citer : « Caramba sonorita », « Marie Petro», « Tour de ville », « Santa Lou », « Tocami», «Ya Mouele ». Certains titres sont enregistrés au studio de Diaboua, Pella Lamotha et Shoriba Diop, qui ont continué à entretenir avec leurs anciens amis de CDJ des relations fraternelles.

Rock'A Mambo est considéré comme la continuité de l'orchestre Négro-Jazz, en apprenant aux jeunes les danses d'origine cubaine comme le cha cha cha, le mambo, le guaia, et surtout le son de la Sexteto Habanero, « Gv21», Helena la cumbachera, Linda Cubanas. C'est à Essous Jean-Serge en 1957 que la musique congolaise doit les toutes premières interprétations réussies de Cha cha cha « Baila » et «Serenade sentimental », récoltant d'énormes succès.

BANTOUS DE LA CAPITALE

A Léopoldville, les turbulences politiques et les perspectives de l'indépendance conduisent les musiciens congolais de Brazzaville à regagner leur pays d'origine. Et le 15 août 1959 au dancing-bar Faignond à Brazzaville, l'orchestre Bantous de la Capitale de Brazzaville voit le jour, composé de Daniel Loubelo dit De la Lune, Edo Ganga et Celio Kouka, transfuges de l'O.K Jazz, Pandy Saturnin et Essous Jean Serge de Rock'A Mambo. Le guitariste soliste Dicky Baroza et l'accompagnateur Jacques Dinos dit Dingari font également partie de cet ensemble. Nino Malapet l'inspirateur et chef des Bantous de la Capitale, est absent au rendez-vous de Brazzaville. Essous Jean-Serge est le dirigeant qui assure à Bantous de la Capitale plusieurs années de gloire. Chanteur au timbre rocailleux, Essous «3S» fait intervenir dans son langage musical un caractère insolite. Parmi ses meilleurs oeuvres à succès dans les Bantous de la Capitale, on retient : «Lutaya», « Nazonga na motema », «Tantina », «Farce», «Ngai muana ya Adèle », etc.

En 1962, le président Abbé Fulbert Youlou envoie l'orchestre Bantous de la capitale en France, à l'occasion du deuxième anniversaire de l'accession du Congo Brazzaville à l'Indépendance. Ils enregistrent de tubes de qualité tels que « Lutaya » de Essous et « Basili koyokana » de Nedule Papa Noël. En 1966, Bantous de la Capitale séjourne à Abidjan ; Jean-Serge Essous abandonne le groupe pour se rendre en France. A Paris, il intègre le groupe Ryco Jazz. En 1969, après de nombreux déboires, Kallé Jeff, l'un des plus fortes personnalités musicales africaines, rencontre son ami et grand guitariste Tshilumba Baloji dit Tino Baroza à Paris. Ils sortent des oeuvres impressionnantes comme «Bamonaki yo », « Lolo wa ngai », «Jamais kolonga », ainsi que plusieurs rééditions des années 1953 et 54. Ils finissent par monter un orchestre, African Team, avec Edo Clary Lutula, Essous Jean-Serge, Manu Dibango, Don Gonzalo, etc. Kwamy et Mujos Mulamba apportent également leur contribution dans l'enregistrement de certaines oeuvres d'African Team. Ce groupe va mettre sur le marché des titres comme « Gauche/Droite débordement », « Africa d'ambiance », «Cambridge », « Laurent Fantôme », « Safari muzuri », « Africa boogoloo », «Kimbombo kimbombo », « Discipline ya KDL », «Valentina Minago», «Boogoloo la fontaine », « Congo soyo », «Charanga in Paris », «Suzin Edo », « Ma préférée Irène », etc.

N'exerçant plus son art depuis plusieurs années, Jean-Serge Essous est nommé en 1993 conseiller culturel et artistique du président congolais Pascal Lissouba. En 1994, il est plébiscité par l'institution N'Gwomo Africa de feu manager François Londala de Laudert Production. C'est donc une figure emblématique de la musique congolaise moderne sur les deux rives qui vient de s'éteindre après avoir marqué de manière indélébile son passage sur cette terre des hommes.


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