Raouf Seddik
23 Décembre 2009
C'est toujours une bonne nouvelle, n'est-ce pas, d'entendre dire que tel texte de la grande tradition de la littérature arabe est en train d'être traduit dans une des langues occidentales.
A travers cette traduction, nous éprouvons, oui, le plaisir d'imaginer comment le lecteur d'Occident, au fil des pages, peut se rendre compte à quel point les idées reçues sur la civilisation arabe sont loin de la vérité ! Et de la justice !
Le cas d'Al-Maârri est un cas exemplaire, par l'audace et la liberté du propos qu'on découvre en lisant son oeuvre.
Car, quoi qu'on dise, le regard que porte sur nous l'autre nous importe. Et quand ce regard est pauvre, par ignorance, par «aveuglement médiatique» ou même par bêtise, on peut en prendre son parti, mais c'est quelque chose que l'on continue de regretter secrètement.
Et nous avons raison de le regretter, car c'est le signe que nous restons attachés à ces figures généreuses de la tradition intellectuelle arabe, malgré certains courants qui nous poussent à les oublier, les enterrer : cet ancien jardin continue de produire des fruits au goût puissant, face auxquels bien des choses de notre époque, il faut bien le dire, se révèlent fades et prétentieuses.
Mais le pari pour nous n'est pas de cultiver ce jardin de telle sorte que l'on se détournerait de notre époque actuelle et du vaste monde qui nous ouvre les bras. Le pari, bien plutôt, est de veiller à préserver le réseau de ces fils de sympathie et d'intelligence qui lient ces auteurs anciens de la littérature arabe à ceux qui sont plus récents et qui sont parfois nos contemporains, qu'ils soient de chez nous ou d'ailleurs.
Travail de «maintenance», par conséquent, qui ne doit pas s'arrêter sur certains aspects stylistiques que, au premier abord, nous pouvons ressentir comme des obstacles. Il faut aller au-delà, en usant de persévérance. Les affinités ne se livrent pas si facilement. Quand elles le font toutefois, c'est tout un monde qui s'ouvre, et face auquel la bêtise des conceptions étriquées est emportée comme fétu de paille par le courant d'une eau vive ignorant les barrières érigées entre les époques et les cultures.
C'est vrai, la vie de l'esprit se meut essentiellement dans l'élément de l'universalité, celui de la rencontre des différences. Et l'expérience même de ce supplément, qui utilise le véhicule d'une langue qui fut autrefois celle de l'occupant pour tenter d'exprimer les pulsations de notre vie intellectuelle, en est une preuve. Non pas parce qu'elle fut la langue de l'occupant, mais malgré qu'elle le fut.
Gardons-nous cependant d'un universalisme «prêt-à-l'emploi», livré clé en main par une certaine industrie intellectuelle et éditoriale, et qui nous invite insidieusement, sans crier gare, à laisser ce qui nous appartient tomber dans l'oubli. Cette industrie là, en dépit des apparences, n'est pas si loin de cette bêtise qui érige des barrières entre les cultures, y compris quand elle se donne elle-même l'air de la combattre et de la vilipender. Ne soyons pas dupes de ses effets d'optique, savamment conçus par des multinationales de la «culture» qui sont désormais expertes en grands spectacles illusionnistes.
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