Cameroon Tribune (Yaoundé)

12 Janvier 2010

Afrique Centrale: Le Pr. Saibou Issa - « Les Etats ne se croisent pas les bras »

interview

Le Pr. Saibou Issa, consultant sur les questions d'insécurité transfrontalière, analyse le phénomène des coupeurs de route.

Pourquoi le phénomène des coupeurs de route prospère-t-il toujours malgré le renforcement des moyens de lutte par les pouvoirs publics ?

Entre les voleurs en quête de notoriété sociale, les bandes en guérilla contre des voisins dont leur communauté rejette la suzeraineté, les bandits véritables opérateurs économiques et les groupes militaro-criminels qui sillonnent les zones frontalières du Sahel, il y a une multitude de motivations et de pratiques qui ont fini par faire du phénomène des « coupeurs de route » une modalité de la violence génératrice de revenus dans un univers favorable à l'entrepreneuriat du crime. Le désoeuvrement, l'instabilité politique en Afrique centrale en général, la divagation de professionnels de la gâchette issus des théâtres de conflits, la porosité des frontières, la dissémination des armes légères, la banalisation du risque, le relief, le sous-peuplement de vastes espaces propres aux embuscades, les transactions de plein air caractéristiques des marchés périodiques, le caractère itinérant du commerce sous-régional marqué par la mobilité physique des opérateurs économiques et de l'argent, l'insuffisance de la coopération sous-régionale en matière de sécurité et bien entendu l'existence de plusieurs poches de complicités, sont quelques-uns des facteurs criminogènes qui ont sédimenté les coupeurs de route au Sahel. Certains pointent un doigt accusateur sur des communautés réputées tolérantes envers une pratique conçue comme un mode traditionnel de production. D'autres indexent les ressortissants de pays en difficultés socio-économiques. Non, il ne faut pas se tromper d'époque et de combat. Le banditisme de grand chemin, je veux dire rural et transfrontalier, tel qu'on le voit se dérouler sous nos yeux, apparaît de plus en plus comme un métier de transit vers une vie meilleure ou alors vers la mort tout court. Les gens investissent leur vie là où d'autres mettent leurs ressources intellectuelles ou économiques pour améliorer les conditions de leur existence ou accumuler spontanément des biens ; d'où le recours à la violence tous azimuts dans les opérations des coupeurs pour effrayer, dissuader, se protéger, récolter un maximum de bien.

Comment expliquez-vous la mutation des modes opératoires de ces bandits de grand chemin ?

Il est clair que les Etats ne croisent pas les bras face à la recrudescence du grand banditisme. Les forces camerounaises de sécurité à travers le GPIGN et le BIR, l'action de l'Office central de répression du banditisme (OCRB), les patrouilles constantes sur les routes des Etats de Borno et de Yobe au Nigeria, les opérations conjointes des armées tchadiennes et centrafricaines dans leurs zones frontalières, etc., ont été d'une redoutable efficacité. Des bandes ont été décapitées, des groupes se sont dispersés, des espaces de parcours des bandits ont été sécurisés. A cela, il faut ajouter la grande diminution des razzias de bétail. Dans le Nord-Cameroun tout particulièrement, il est devenu plus ardu de traverser la frontière à la tête de troupeaux entiers. Par ailleurs, le dépérissement des grands marchés frontaliers comme Ngahoui et Mbaimboum du fait de la fréquence des embuscades et de la rareté des structures de collecte des fonds, montre que le banditisme classique a lui-même contribué à sa propre baisse de rentabilité. En effet, les éleveurs, jusque-là réticents à faire confiance aux banques, acceptent désormais des transactions sans cash, suivies de virements bancaires. Ces facteurs d'évolution ont été complexifiés par le désordre qui s'est instauré dans le nord-ouest de la RCA à partir de 2003. De nouveaux acteurs du crime organisé sont entrés en scène, avec une plus grande technicité militaire, des armes plus imposantes. On leur doit l'amorce des prises d'otages dans lesquelles se sont engouffrés des bandits de moindre envergure.

Est-ce qu'il peut s'agir de groupuscules bien organisés et qui ont des ramifications lointaines ? L'on pense par exemple que l'argent récolté sert à financer d'autres activités

Il y a autant de types de coupeurs de route qu'il y a d'embuscades, de razzias et de raids sur des campements. Ce qui est clair c'est qu'il y autant d'amateurs que de professionnels des armes dans la constellation des bandes qui arpentent les routes et les zones frontalières. C'est une lapalissade que de dire qu'ils sont organisés. Bien ou moins bien organisés, cela dépend aussi de leur rencontre ou non avec les patrouilles du BIR. Cela dit, les grandes opérations par des bandes imposantes sont généralement des actes de guerre qui allient division du travail, timing, instrumentalisation de la peur, connaissance du terrain, etc. pour ce qui est des ramifications, bien de révélations ont été souvent entendues sur les réseaux de complicités, les connexions extérieures au territoire national, etc. Il faut faire la part des choses entre les compétences de la justice, celles des forces de l'ordre et celles de l'analyste. La tâche de l'analyste consiste, par exemple, à expliquer que la porosité des frontières dans un contexte de dissémination des vecteurs du crime et de faiblesse de la coopération interétatique, favorise la transmigration des criminels à l'échelle sous-régionale. Ainsi, l'identité du criminel ne s'investigue pas en termes de nationalité mais de régionalisation. Toutes proportions gardées, le banditisme de grand chemin en Afrique centrale s'insère désormais dans les modalités du terrorisme, dès lors qu'il implique des règlements de comptes, qu'il cible des communautés comme c'est le cas avec la victimisation des pasteurs Mbororo de RCA ou des Janjawids du Darfour qui combinent meurtres et pillages. Au demeurant, quelques faits enregistrés par le BONUCA en RCA ou dans l'attitude de certains groupes politico-militaires parfois présents dans le Lac Tchad, tendent à suggérer une corrélation entre crime et approvisionnement de groupes rebelles. Mais l'on ne peut conjecturer sur des indices. Il en est de même des soupçons de lien entre les agressions à main armée et la mobilisation des capitaux que quelques opérateurs économiques investiraient dans des activités transfrontalières. Voyez-vous, beaucoup se dit, mais peu se sait véritablement.

Selon vous, quelles sont les mesures adéquates pour venir à bout de ce phénomène?

L'efficacité du renseignement, le partage de l'information, la surveillance permanente des frontières, la coopération trilatérale Cameroun-Tchad-RCA dans la suite de l'Initiative Tripartite, davantage de ressources pour les forces de sécurité et peut-être une réflexion constructive sur la chefferie traditionnelle.

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