Inter Press Service (Johannesburg)

Kenya: Enquêter sur les violences sexuelles

Les témoignages des femmes qui ont survécu aux violences sexuelles au cours des conflits post-électoraux en 2008 devraient être entendus, déclarent les défenseurs. L'ampleur des crimes commis contre les femmes en raison de leur sexe doit être enregistrée et faire l'objet de poursuites pour éviter que de telles violences se reproduisent.

"Nous avons constaté qu'il n'y a aucune intention politique d'assurer que les auteurs des violences basées sur le genre et des violences sexuelles seront amenés à rendre des comptes", indique Patricia Nyaundi, directrice exécutive de la Fédération des femmes juristes - Kenya (FIDA).

En présentant ses conclusions, la Commission d'enquête de Waki sur les violences post-électorales a décrit des viols commis contre des femmes, des enfants et certains hommes; perpétrés par des bandes de voyous, des voisins et les forces de sécurité. La commission déclare que les preuves qu'elle a rassemblées représentent une infime fraction de l'ampleur des violences basées sur le genre - seulement 31 femmes ont présenté de témoignage de cette nature.

Une seule installation, le 'Gender Violence Recovery Center', à l'Hôpital des femmes de Nairobi, a dit s'être occupé de plus de 650 cas de violences sexuelles pendant le chaos. Des preuves anecdotiques suggèrent que des milliers d'autres femmes, à travers le pays, ont survécu à des violences similaires.

La FIDA est la seule d'un groupe d'organisations oeuvrant à enquêter sur les violences basées sur le genre à la suite des élections générales de 2007 ainsi qu'au cours d'autres conflits qui ont ébranlé le Kenya, tels que le conflit du Mont Elgon au cours desquels des milices armées ont terrorisé des habitants pendant des mois au sujet des litiges fonciers.

"En enquêtant sur ces témoignages, nous saisissons cette occasion pour donner aux femmes qui ont subi des épreuves horribles une chance de raconter leurs histoires, de créer des preuves historiques que cela s'est réellement produit.

"Ce genre de preuves obligera ce pays à se passer de la dénégation et accepter ce qui s'est produit pendant cette période", affirme Nyaundi.

"Les violences faites aux femmes ont été systématiques et enracinées dans notre société, mais la période post-électorale a vu un nombre sans précédent de femmes sujettes aux violences sexuelles très répandues", explique Rosemary Okello.

"Beaucoup de femmes ont été agressées sexuellement, violées ou sodomisées par des bandes. Bon nombre de ces actes de violences sexuelles se sont produits en présence des conjoints, des enfants ou des parents des femmes, causant un traumatisme, l'humiliation et le stress subis par les victimes et leurs familles".

Okello est la directrice exécutive d'un autre partenaire dans le projet d'enquête, le Service de la caractéristique de la femme et de l'enfant africains (AWCFS), qui fait la promotion de la diversité, de l'équité de genre, de la justice sociale et du développement en Afrique à travers les médias, la formation et la recherche. Participent également les ONG 'Centre for Rights Education and Awareness' (Centre pour l'éducation et la sensibilisation sur les droits) et 'Women Fighting Against AIDS in Kenya' (Femmes luttant contre le SIDA au Kenya).

Ce projet d'enquête est soutenu par 'Urgent Action Fund' (Fonds d'action urgente - UAF-Afrique), qui possède une grande expérience, travaillant en République démocratique du Congo, au nord et au nord-est de l'Ouganda, au Libéria et au Zimbabwe, fournissant des subventions d'intervention rapide aux femmes et aux organisations de défense des droits humains.

"Les femmes victimes deviennent plus coupables que les auteurs des violences", déclare Jessica Nkuuhe, la directrice exécutive de l'UAF.

"Les femmes ont peur de partager ce qu'elles ont enduré parce qu'elles craignent la stigmatisation et d'être abandonnées par leurs familles, notamment leurs conjoints. Elles refusent de raconter ce qu'elles ont vécu et malheureusement, cette épreuve ronge leur existence actuelle, donnant lieu à la dépression et finalement, certaines perdent la volonté de vivre et meurent misérables".

Nkuuhe affirme que le projet d'enquête est une conséquence des efforts similaires au nord et au nord-est de l'Ouganda, au Liberia et au Zimbabwe à travers lesquels les victimes des violences sexuelles et des violences basées sur le genre ont pu partager leurs expériences entre elles.

"Nous avons rassemblé les victimes des violences sexuelles à une conférence. Avant cela, la plupart de ces femmes avaient gardé le silence sur leurs expériences. Quand elles ont rencontré d'autres femmes qui avaient subi des épreuves horribles similaires, elles ont pu s'ouvrir et partager. Partager leurs histoires offre une voie pour les victimes de demander de l'aide afin de se remettre après une épreuve aussi traumatisante", explique Nkuuhe.

La députée kényane, Millie Odhiambo, affirme que tant que les femmes ne s'expriment pas, les infractions sexuelles commises en temps de conflit resteront impunies.

Pendant que le Kenya tient compte de ce qui s'est passé en 2008 et poursuit les auteurs, l'attention doit être portée sur la dimension des violences basées sur le genre.

"En tant que pays, nous n'étions pas préparés pour le niveau des violences basées sur le genre et des violences sexuelles que nous avons connues. En enquêtant sur ces violences, elles doivent fournir une base pour que notre gouvernement élabore des politiques sur des dispositions à prendre pour faire face à de tels scénarios. Les témoignages agiront également comme une thérapie de choc pour le Kenya et nous ne devrons jamais oublier ce qui est arrivé à ces victimes", souligne Odhiambo.

Judy Waguma du AWCFS dit que malgré l'existence de lois telles que la Loi sur les infractions sexuelles, il y a eu peu de poursuites des infractions sexuelles au cours du chaos post-électoral.

"Au cours des situations de crise - comme en témoignent les violences post-électorales - la réaction gouvernementale face aux violences sexuelles est très limitée, et ce sont généralement les organisations de la société civile qui sont obligées d'intervenir pour concevoir et mettre en oeuvre des réponses. Donc, il y a une absence nette de l'accès à la justice pour les victimes des violences sexuelles".

Odhiambo affirme que ce projet visant à enquêter sur les témoignages, vient à un moment opportun, avant l'entrée des investigateurs de la Cour pénale internationale (CPI) qui effectueront une mission d'enquête sur les violences post-électorales du Kenya, après que le gouvernement a refusé d'agir sur les conclusions et recommandations de la Commission Waki.

Le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, rassemblera des preuves pour des poursuites contre ceux qui sont "les principaux responsables" de ces violences. Le projet d'enquête devrait constituer une part importante pour s'assurer que la responsabilité pour les crimes basés sur le genre n'est pas négligée.


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