La Presse (Tunis)

Egypte: CAN et business

Hassen Mzoughi

8 Février 2010


Du "mystère" égyptien aux intérêts étroits de la CAF, la CAN balance entre crédibilité et fuite en avant. En Coupe d'Afrique, l'Egypte est un vainqueur tout-terrain. Elle a gagné trois fois à domicile (1959, 1986 et 2006), au Soudan (1957), au Burkina Faso (1998), au Ghana (2008) et cette année en Angola. Plusieurs observateurs avancent l'effet d'une "influence" égyptienne sur la Confédération africaine dont le siège se trouve au Caire. Mais pourquoi cet "effet" ne joue pas en qualifications pour la Coupe du monde?

L'Egypte gagne en Afrique quand il s'agit de compétitions de la CAF uniquement. En revanche elle éprouve tant de mal depuis 20 ans à renouer avec la Coupe du monde. La CAN est la chasse gardée de l'Egypte mais c'est une maigre consolation par rapport au fiasco en qualifications pour la Coupe du Monde. Elle s'est qualifiée à deux éditions mondiales en 1934 (au dépens de la Palestine) et 1990, à la suite d'un match houleux (arbitré par Ali Bennaceur) face à l'Algérie, au Caire. Elle n'a participé à aucune des Coupes du Monde organisées la même année de la CAN. Et pour la sixième fois consécutive, elle est absente en phase finale du Mondial.

Lors des phases de qualification depuis presque trente ans, les Egyptiens ont subi la loi de la Tunisie (1974, 1978 et 1998), du Maroc (1982 et 1986) et de l'Algérie (2010), les deux premiers pays ayant chacun joué quatre phases finales. Devra-t-on attendre une Coupe du Monde... en Egypte pour voir le champion d'Afrique se confronter aux meilleures nations mondiales ? Il faudra patienter jusqu'en 2026 ou 2030 avant que le Mondial revienne en Afrique.

L'argent du Mondial...

On ne peut pas dire que l'Egypte ne "se réveille" que pour gagner la CAN mais il est évident par ailleurs que les équipes africaines se démarquent de l'épreuve continentale organisée surtout la même année du Mondial. Principalement les joueurs, tiraillés entre les sélections et leurs clubs, qu'ils doivent quitter en pleine saison, sur fond de polémiques qui les déstabilisent. Et même si la réglementation de la FIFA est claire à ce sujet, ces polémiques créent à chaque fois des tensions qui poussent des joueurs à faire l'impasse sur la CAN.

Sur un autre plan, les qualifications au Mondial sont d'un enjeu stratégique et financier majeur. Les dirigeants et les joueurs s'y investissent car ils y trouvent leur compte à tous points de vue: retombées financières pour chaque qualifié, visibilité sans pareil et opportunités de transfert. La CAN n'offre pas une telle palette bénéfique. Au contraire elle coûte trop cher aux pays participants, sans qu'il y ait compensation suffisante de la part de la CAF.

Les cinq pays qualifiées au Mondial peuvent surtout compter sur une cagnotte autrement plus importante que celle accordée au vainqueur de l'épreuve continentale, elle -même moins primée que la Ligue des champions. Exemple: pour la prochaine Coupe du monde, le pactole est de 420 millions de dollars, distribués aux 32 nations qualifiées. Chaque équipe qualifiée recevra un million de dollars pour supporter les coûts liés à la préparation.18 millions sont réservés pour les perdants en quarts de finale, 9 millions pour les perdants au second tour et 8 millions pour les perdants au premier tour, tandis que l'équipe championne du monde obtiendra 31 millions de dollars et le demi-finaliste 20 millions. A titre de comparaison, les «Lions indomptables» ont reçu 320 000 dollars pour leur titre continental gagné en 2002. La même année, après trois matchs en Coupe du monde, ils ont empoché 3,03 millions d'euros ( le Sénégal, qui y a disputé les quarts de finale, a reçu 5,33 millions d'euros). Du point de vue financier, il n'y a donc pas photo. Généralement à la veille de la CAN, les joueurs sont très occupés à négocier les primes de qualification et de victoires au Mondial qu'à se concentrer sur leur préparation.

... Et des contrats

La Coupe d'Afrique des nations a fêté ses 53 ans. Mais le débat sur son avenir reste d'une importance majeure. Issa Hayatou défend la périodicité de la CAN. Selon lui, l'actuelle formule permet aux pays organisateurs de se doter d'infrastructures sportives. De 1988 à 2010, sur douze pays qui ont accueilli la CAN, seuls cinq d'entre eux ont construit de nouveaux stades : le Sénégal, le Burkina, le Mali, le Ghana et l'Angola. En fait la périodicité actuelle assure à la CAN des recettes régulières de la commercialisation de la compétition. La création d'une «CAN bis», elle aussi organisée tous les deux ans, est une autre opportunité pour la commercialisation des compétitions continentales. Tant pis si elle alourdit le calendrier et gonfle les charges des fédérations!

Harmoniser les calendriers, développer le football chez les jeunes, améliorer le niveau du cadre technique, concilier les intérêts des organisateurs et surtout des TV africaines avec les détenteurs de droits sont un souci secondaire, comparé à l'enjeu financier pour la CAF. Peu importe les flops de l'organisation, la qualité du jeu, le niveau de l'arbitrage, l'état des stades ou la sécurité. Tant pis si la dévaluation technique et sportive de la compétition est de plus en plus accentuée. Peu importe surtout la visibilité de la CAN sur les TV africaines et européennes.

Grand paradoxe

Les dirigeants de la CAF ne donnent pas de chiffres officiels concernant les recettes des droits de télévision et de sponsoring. Celles-ci ont flambé depuis 2000 et l'entrée en scène des diffuseurs. Des sources estiment que le business est de l'ordre de 150 millions de dollars par édition. L'Equipe avance le chiffre de 500 millions de dollars pour la période 2008-2012. Orange est devenu le partenaire-titre pour huit années et pour une somme proche des 100 millions d'euros (diffuseur «exclusif» de la CAN sur le territoire français).

Sur le plan du sponsoring, les montants sont également considérables. Adidas aurait payé 46 millions pour être l'équipementier officiel de la CAN, pour huit ans. S'ajoutent comme sponsors principaux, Pepsi-Cola, la banque sud-africaine Standard Bank et Samsung, ainsi que, pour la seule CAN, Nasuba Express et l'opérateur de jeu en ligne BetClic.

Grand paradoxe: autant la CAN génère des gains sans précédent pour la CAF, autant elle pèse lourdement sur les budgets des médias africains. Passons sur l'attrait en decrescendo auprès des médias européens ( la RAI n'a réservé que 13 minutes à la CAN 2010), le problème se pose sous un autre angle en ce qui concerne les TV africaines, incapables de payer les droits de retransmission de plus en plus exorbitants et donc privant les téléspectateurs africains de suivre une compétition se déroulant sur leur continent!

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