Sidwaya (Ouagadougou)

Afrique: La CPI veut-elle la paix au Darfour ?

En voulant délivrer un mandat d'arrêt pour génocide contre le président soudanais Omar El-Béchir, la Cour pénale internationale (CPI) risque de compliquer davantage la recherche de la paix au Darfour.

Déjà le 4 mars 2009, la Cour basée à la Haye avait émis un mandat d'arrêt contre le chef de l'Etat soudanais pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Mais les juges en première instance avaient refusé de suivre le procureur Luis Moreno-Ocampo en ne retenant pas l'accusation de génocide, la plus grave inculpation possible. Moreno-Ocampo qui a fait appel serait donc en voie de gagner son pari.

Le conflit du Darfour qui a éclaté en 2003 a fait, selon les estimations de l'Organisation des nations unies (ONU), au moins 300 000 morts et 2,7 millions de déplacés. Les forces soudanaises et les milices arabes « Janjaweed » sont accusées de massacrer les civils, particulièrement les ethnies Fur, Masalit et Zaghawa qui peuplent cette partie du Soudan.

En 2004, l'Union africaine (UA) a déployé une force de maintien de la paix relevée depuis décembre 2007 par la Mission hybride Nations unies-Union africaine au Darfour (MINUAD), la plus vaste opération de soutien à la paix de l'histoire de l'ONU. En outre, grâce aux efforts du médiateur conjoint ONU/UA Djibrill Bassolé, les négociations entre belligérants ont connu des avancées. Les relations entre le Soudan et le Tchad seraient en cours de normalisation.

Le président tchadien Idriss Déby Itno a annoncé pour ce lundi 8 février, une visite à Khartoum pour rencontrer son homologue Omar El-Béchir. Cela fait six ans que le président Déby ne s'était pas rendu au Soudan. La méfiance était réciproque et chaque pays accusait son voisin de servir de base-arrière à sa rébellion. Le régime de N'Djaména reprochait à Khartoum d'offrir le gîte, le couvert et l'armement à ses rebelles basés au Darfour.

On se rappelle qu'en avril 2006 et surtout en février 2008, les mouvements de Mahamat Nour et Timan Erdini entre autres, avaient lancé des attaques sur NDjaména pour renverser le régime de Idriss Déby. Le 2 février 2008, les rebelles étaient même parvenus aux portes du palais présidentiel et Déby n'a eu son salut qu'à l'appui in extremis de la force aérienne et de la logistique de l'Armée française.

De l'autre coté, Khartoum accusait le Tchad de soutenir le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) qui constitue avec le Mouvement de libération du Soudan (MLS), les deux principaux groupes rebelles du Darfour. Comme la réponse du berger à la bergère, le MJE avait osé une excursion à Khartoum avant d'être repoussé. Depuis, les accords de paix entre le Tchad et le Soudan sont restés lettre morte.

L'éclaircie pointe à l'horizon, car la visite de Déby à El-Béchir intervient juste après l'accord de janvier 2010 par lequel les « anciens frères ennemis » s'engagent à cesser tout soutien à leurs mouvements rebelles respectifs et à créer une force mixte tchado-soudanaise pour sécuriser leur plus poreuse frontière commune. C'est dans ce climat d'embellie que la CPI envisage de délivrer un mandat d'arrêt pour génocide à l'encontre du président soudanais, comme si elle voulait « cracher dans la soupe ».

Certes, la lumière doit être faite sur les crimes commis au Darfour et les responsables châtiés à la hauteur de leurs forfaits. Aussi, le régime de Khartoum ne peut ignorer ce qui se passe dans le pays surtout le drame du Darfour. On peut même lui reprocher de ne pas juger les auteurs d'exactions. Mais la situation se prête-t-elle à un mandat d'arrêt contre le président soudanais ? N'y a-t-il pas lieu de rechercher d'abord la paix avant de poursuivre d'éventuels fautifs ? Omar El-Béchir est un chef d'Etat qui bénéficie du soutien de ses pairs africains.

D'ailleurs, le sommet de l'Union africaine qui vient de se tenir à Addis Abeba n'a pas manqué de déplorer la volonté de la CPI qui rame à « contre-courant » du processus de paix. Il ne faudra donc pas s'attendre à ce que le président soudanais soit arrêté dans un pays africain. Après le sommet de l'UA, il s'est même rendu à Doha au Qatar dans le cadre des négociations pour la paix au Darfour.

En prenant des décisions qui ne peuvent pas être exécutées dans la pratique, la CPI semble donner raison à ceux qui l'accusent de « faire du spectacle ». Elle se fragilise également, car des Etats qui ont ratifié ses statuts refusent d'appliquer ses décisions. Certains observateurs soulignent les coïncidences entre les tentatives pacifiques et les velléités de la CPI.

Si le procureur Luis Moreno-Ocampo doit brandir le fouet à chaque étape importante de la paix, Omar El-Béchir va se retrancher dans sa citadelle imprenable de Khartoum et laisser la situation en l'état au Darfour. Le gouvernement soudanais est un acteur majeur et la paix ne peut se faire sans toutes les forces en présence. Dans leurs salons ou salles d'audience feutrés, le président soudanais et les juges de la CPI se renvoient la balle, tandis que sur le terrain, les populations civiles du Darfour vivent des conditions difficiles.

La quête de la justice ne doit pas porter préjudice à la recherche de la paix. L'Afrique du Sud, au sortir de l'apartheid, le Rwanda et le Burundi après le génocide... en sont des exemples.

Les relations entre le Tchad et le Soudan se normalisent, les négociations entre le gouvernement et les rebelles soudanais se poursuivent. La CPI doit donner la chance à la paix, quitte à juger après les crimes de guerre et autres atteintes aux droits humains.


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