Le Messager (Douala)

Cameroun: Les boulangers veulent « décoloniser » le pain

Le constat est clair. Le pain fait à base de farine de blé ne répond plus aux attentes des consommateurs camerounais. Il est certes relativement moins cher, parce que les ménages ont crié haut et fort, pour réclamer la baisse de son prix. Et ils l'ont obtenu voici bientôt 2 ans. Depuis lors, la baguette se vend à 125 FCfa contre 150 FCfa auparavant. Mais les boulangers qui semblent avoir accepté, malgré eux, de consentir cette baisse à l'issue de plusieurs concertations avec le gouvernement, en réponse aux émeutes dites de la faim de février 2008, ont multiplié les astuces pour garder leurs marges bénéficiaires.

La taille du pain a ainsi diminué considérablement, et sa mie a presque disparu. Ceci, au mépris de la norme et même des accords avec le gouvernement. Invoquant le coût exorbitant des matières premières, et principalement du blé qui rentrent dans la fabrication du pain, les boulangers, interpellés par les consommateurs n'ont pas daigné améliorer la consistance du pain. Même les mises en garde du gouvernement n'y ont rien fait. Parce que, soutiennent-ils, les cours du blé à l'international ne font que grimper. Adhérant à une initiative du ministère du Commerce, qui les invite à introduire les matières premières locales dans la fabrication du pain, ils ont répondu à l'appel hier.

Et à l'issue des discussions, ils se disent prêts à faire le pain autrement. « On peut y aller dès demain (11 mars 2010, Ndlr) si les conditions sont réunies. Mais pour une production à l'échelle industrielle, il faut que nous ayons de la matière première locale en abondance. Ce qui n'est pas encore le cas. », observe Jean Claude Yiepmou Kapwa, le président national du syndicat patronal des boulangers du Cameroun. Ces denrées sont la patate douce, le manioc, le maïs, le sorgho, le plantain, les ignames etc. Leur farine, apprend-on, peut remplacer, dans une certaine proportion, celle du blé. Des études menées par ce syndicat révèlent par exemple que la patate douce peut, dans la fabrication du pain, remplacer le blé à 80%, le manioc à 10%, le maïs entre 5 et 10%. Yiepmou Kapwa affirme que le pain « français », c'est-à-dire à base de blé, n'est prisé que pour sa croûte dorée et sa mie blanche. Mais en matière de goût, il n'égale pas le pain « Koumba », fait à base de la patate douce. En plus, le processus de fabrication de ce pain local est moins compliqué, souligne-t-il. Seulement, l'insuffisance quantitative de la matière première confine sa fabrication et sa consommation dans 3 régions sur les 10 que compte le pays. Le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et le Littoral sont les zones où ce pain est entré dans les habitudes de consommation. Il est question d'étendre cette consommation au reste du pays, par une fabrication massive, impliquant tous les boulangers du Cameroun. Mais face au frein constitué par l'insuffisance des matières premières, le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana reconnaît qu'il sera difficile, dans un premier temps, de substituer le pain classique. Il suggère donc un remplacement progressif.

Premières expérimentations

Une équipe mixte constituée de boulangers, de représentants des administrations concernées, des meuniers, des associations de consommateurs sera mise en place dans un délai d'une semaine pour réfléchir à la meilleure manière de conduire ce projet. Et, d'ici la fin du mois d'avril 2010, le ministre du Commerce entend lancer les premières journées d'expérimentation, afin de déterminer les risques commerciaux et procéder à des réajustements si cela s'avère nécessaire. En attendant, Yiepmou Kapwa soutient que l'initiative peut porter des fruits si le ministère de l'Agriculture et du développement rural intervient en amont pour booster la production des matières premières locales. « Là, on fera du pain local et il sera vendu moins cher », lance-t-il, ajoutant même qu'en partenariat avec l'association de défense des intérêts collectifs, (ACDIC), de Bernard Njonga, son mouvement envisage déjà une journée de dégustation du pain fait en partie de produits locaux. Ce sera d'ici juin 2010. Pour le ministre du Commerce, il s'agit, pour les Camerounais, d'un rendez-vous avec leur destin. Et pour cause, dit-il, les effets des importations en générale et celles du blé en particulier, sur la balance commerciale du Cameroun sont désastreux.

Une balance commerciale déficitaire d'année en année selon Amougou Auguste, Chef de la cellule des études et de la balance commerciale au ministère du Commerce. Il observe qu'en 2008, le Cameroun a importé 26 600 tonnes de farine de froment et en 2009, la quantité importée de ce produit a bondi à 42 700 tonnes. Or, cette farine de luxe a servi à autre chose car il n'entre pas dans la composition du pain. C'est le blé dur ou tendre qui sert à la fabrication du pain. En 2009, 398 000 tonnes de blé dur et 500 000 tonnes de blé tendre ont été importées, pour une perte de devises d'environ 100 milliards de FCfa. C'est énorme, constate le Mincommerce qui invite les opérateurs de la filière pain à tout mettre en oeuvre pour réduire ce gouffre, en s'associant à son initiative pour exploiter les matières premières locales dans le processus de fabrication de ce pain dont les Camerounais n'arrivent plus à se séparer. Une habitude alimentaire copiée chez les occidentaux, notamment la France, pays colonisateur. Le ministre du Commerce affirme que la volonté politique est là. Il suffit aux opérateurs de s'y mettre et ils seront accompagnés.


Copyright © 2010 Le Messager. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire — ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 130 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations d' AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

Comments Post a comment