Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: El Hadj Samba Sarr - « On peut rester travailler en Afrique et se développer »

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interview

Le jeune cinéaste El Hadj Samba Sarr, auteur du film « Graines que la mer emporte » qu'il a réalisé pour dénoncer l'émigration clandestine qui a fait trop de victimes en Afrique, propose un modèle de développement à la jeunesse du continent. Pour avoir beaucoup voyagé en Occident, et bien informé de ce qui s'y passe, il estime qu'on peut rester travailler en Afrique, se développer et entreprendre un partenariat, un échange fécond d'égal à égal avec l'Occident. C'est ce qui ressort de cet entretien qu'il a accordé à Sud Quotidien à la veille du départ de la première caravane culturelle en Europe.

Quelle est la thématique de ton film « Graines que la mer emporte » ?

El Hadj Samba Sarr- Il traite de l'immigration infantile, du jamais vu dans l'histoire de l'humanité. C'est la première fois en 2008 qu'on voit des enfants de 12 à 15 ans prendre des pirogues à leurs risques et périls, braver la mer pour juste vivre un rêve : celui d'aller en Espagne qu'ils voient comme un Eldorado. C'est ça en gros le thème de mon film. C'est dramatique, mais j'ai un point de vue dans le film, c'est comme si l'Afrique perdait ses enfants. C'est pour cette raison que je l'ai intitulé « Graines que la mer emporte ». J'ai voulu dire par là que l'Afrique a besoin de ses fils. Le paradoxe est que ces enfants n'ont pas demandé à partir mais ils étaient poussés à le faire. Il y a déjà le contexte de crise économique parce qu'on offre rien à ses enfants, il n'y a pas de programmes d'insertion sociale. Il y a aussi le Gouvernement espagnol par la voix de Zapatero lui-même qui avait lancé dans les ondes médiatiques qu'il y avait du boulot en Espagne. Et les enfants étaient intéressés. A défaut de visas, ils avaient pris les pirogues et étaient partis comme ça à l'aventure pour chercher du boulot.

Peux-tu nous expliquer ton scénario ?

Oh oui ! Malheureusement, une fois sur place, on les retient dans des camps de rétention pour mineurs car en Espagne le mineur ne peut pas travailler. Les enfants n'avaient pas aussi des papiers. Ils sont ainsi retenus jusqu'à l'âge de 18 ans pour être refoulés en Afrique. Au début du film on voit un adulte qui vient d'Espagne. Il est le Président de l'Association des Rapatriés d'Espagne. Tous les habitants du village savent qu'on refoule, mais malgré cela les femmes, les parents poussent les enfants à partir. Ils savaient ce qui les attendait, mais ils s'entêtaient à partir. J'étais alors curieux de voir ce qui se passe là-bas. Voilà pourquoi je suis parti en Espagne dans la deuxième partie du film pour prendre des enfants dans leur vie quotidienne et dans leur rêve. C'était pour moi la meilleure façon de leur montrer qu'ils se faisaient des illusions. Beaucoup d'enfants le disent d'ailleurs dans le film. Ils pensent qu'une fois qu'ils se retrouvent en Espagne, ils ont automatiquement du boulot, alors qu'ils se retrouvent dans des prisons de luxe où ils mangent, jouent et dorment. Ils reçoivent même des cours jusqu'à l'âge adulte durant lequel ils sont rapatriés. A la fin du film, quand le Gouvernement espagnol a constaté qu'il y avait plus de 1000 enfants dans l'île, il a écrit au Gouvernement sénégalais pour lui signaler qu'il y a beaucoup d'enfants sénégalais identifiés qu'on ne pouvait plus prendre en charge. Et Wade était prêt à les embarquer, et les enfants étaient dans la panique. C'est la fin du film.

N'est-ce pas un problème d'éducation culturelle qui a poussé ses enfants à partir ?

D'une part, il y a un problème d'éducation, mais d'autre part, il y a surtout un problème d'ordre économique. On continue de faire miroiter à ces enfants par des images venant de l'extérieur qui nous font croire que l'Europe est belle, que c'est un eldorado. Alors qu'on a fait des films qui montrent la misère des émigrés en Europe. Malheureusement, ces films sont peu diffusés ou pas du tout diffusés. Donc la réalité est voilée. Il y a aussi les parents qui poussent leurs enfants à aller chercher du boulot en Espagne en croyant qu'ils peuvent facilement trouver du boulot alors que tel n'est pas le cas. Ce sont des gens qui vivent d'illusions. C'est tout ça qu'il faut éclairer dans la tête des gens. Je suis allé en Occident à plusieurs reprises mais je n'ai jamais opté de demeurer là-bas. Je sais ce qui s'y passe. Je pense qu'on peut travailler chez soi, se développer et aller faire des échanges dans le cadre de la coopération Nord Sud. C'est l'esprit de notre caravane culturelle pour l'Europe.

C'est possible entre les deux continents. On a quelque chose à offrir. On a notre culture. On a notre artisanat. Je viens du peuple Bassari où j'ai vu qu'il y a une bonne production agricole qui n'est pas écoulée. Si l'Etat organise la vente, cela permettra aux travailleurs des secteurs du primaire, du secondaire et du tertiaire de se développer pour faire de l'import-export. C'est possible, et dans ce contexte de mondialisation, on doit prendre les dispositions nécessaires pour offrir quelque chose au marché mondial. Notre culture est très riche, par conséquent, nous avons quelque chose à offrir. Nos films sont très prisés en Occident. Tous mes films ont reçu des subventions de la coopération française, de l'Union européenne, et de la francophonie. Ce sont donc les fonds étrangers qui financent notre cinéma. J'ai eu des distinctions à l'étranger. Canal France International (Cfi) et Tv5 ont acheté mes films. J'ai été plusieurs fois sélectionné au Fespaco.

Je viens de Berlin. Les européens ont beaucoup de choses à apprendre de nous du point de vue culturel, surtout sur le plan de la solidarité. Nos films sont prisés. Les quelques rares européens qui les consomment les obtiennent à des prix d'or. On le commercialise selon les normes, je pense donc qu'on peut s'en sortir. Nous avons un problème d'organisation en Afrique. Et c'est la leçon que nous devons apprendre de l'Europe. Du moment que nous avons des cadres qui ont appris à l'Ecole d'administration en Europe, il faut qu'ils reviennent pour aider le continent à s'organiser. Il faut les mettre à profit. C'est une question de volonté politique qui engage tout le monde, l'Etat, les organisations syndicales et professionnelles, etc. Dans mon domaine d'action qu'est le cinéma, j'essaie de conscientiser les masses, comme le disait Sembène. J'explore des thèmes universels car je veux parler au monde, c'est mon credo. Je veux partir d'une problématique qui se passe en Afrique pour parler au monde, dans le but de raffermir les relations entre le Nord et le Sud, mais aussi dans le but de contribuer au développement humain et endogène de l'Afrique.

Quel avenir pour le cinéma sénégalais qui n'a plus de salles de projection ?

L'alternative pour le moment comme il n'y a plus de salle, ce sont les télévisions locales. Nous avons cinq chaînes de télévisions.

Malheureusement, elles ne passent pas ces films, elles les préfèrent à des télé novelas !

Tu sais leur problème est qu'elles préfèrent passer des productions européennes. Et pourtant comme je vous disais tantôt, nos productions sont prisées en Europe. Tu vois j'ai reçu plein de prix et mes films y sont achetés tout comme pour les autres (jeunes et anciens). Nous y sommes plus connus. Cela veut dire que ce que nous faisons est de qualité. Nous puisons dans ce marché et ces gens puisent chez nous. Mais pourquoi ne pas alors puiser dans le marché local. C'est-à-dire mettre en valeur nos produits, et c'est possible ! Mais nos films sont peu ou mal diffusés alors que dans le cahier de charge de la Radiodiffusion Télévision du Sénégal, 75 % de la production doit être locale. Et c'est le contraire qu'il y a. Ce n'est pas respecté. Alors qu'ils sont tenus de le faire. Malheureusement, ils ne font pas leur devoir. Ensuite nos films ne sont achetés. J'ai fait des films qui sont diffusés abusivement depuis 2003, ce sont « Amoul Yaakar », « La plume qui parle », « le livre dans la bibliothèque » et d'autres, alors que je n'ai jamais touché de droit d'auteur au Bureau Sénégalais des Droits d'Auteur (Bsda). Je suis allé voir Madame Diaby, la Directrice du Bsda, qui m'a dit que la Rts ne paye pas ou bien paye en partie, alors que nos oeuvres c'est l'argent du contribuable. Il suffit juste d'enregistrer nos oeuvres et de donner le pactole au Bsda qui redistribue.

L'argent que je gagne me permet en tant qu'auteur à vivre et à écrire d'autres scénarios. J'engage des techniciens, des transporteurs, des restaurateurs quand je fais un film. Le cinéma est une industrie. Il faut que les gens comprennent cet enjeu. Regardez l'exemple d'Hollywood, des vallées sèches où il n'y a rien. Ils y ont construit des studios pour faire des films et ils l'amortissent. C'est une véritable industrie. Même les médias y gagnent car ils y trouvent de la matière. Il faut que l'Etat comprenne ceci. Senghor l'avait déjà compris. Il y avait une société qui exploitait des films ici. Les premiers films de Sembène Ousmane je les ai vus aux cinémax « Magic », « Al Akbar ». C'est « Xala », c'est « Baks Yambaa » de Momar Thiam, « Lambaay » de Jonhson Traoré. Les gens faisaient la queue pour voir ces films. Mais tout d'un coup avec le programme d'ajustement structurel les salles étaient privatisées.


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