L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso: Article 37 - Appel pour une amnistie présidentielle

La cause serait-elle donc déjà entendue ? Tant qu'en effet c'était les seconds couteaux qui s'époumonaient pour exister politiquement ou pour devancer les désirs du chef alors que personne, à commencer par le premier concerné ne leur a rien demandé, tant que c'étaient ceux-là, on pouvait, quitte à passer pour un naïf, ne pas prendre la chose au sérieux. Mais quand ce sont les ténors du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), son président Roch Marc Christian Kaboré en tête, qui se mêlent au concert des "révisionnistes", alors on se dit que l'affaire doit être sérieuse.

Il est vrai que déjà au sortir de leur quatrième congrès ordinaire courant juillet 2009, Roch avait évoqué la possibilité d'une modification de la Constitution où ils ne s'interdiraient rien, et surtout pas la suppression de la clause limitative du nombre de mandats présidentiels voulue par l'article 37 ; et en vertu de laquelle Blaise Compaoré devrait faire valoir ses droits à la retraite en 2015. Ce n'était peut-être qu'un premier ballon d'essai avant la sortie, en septembre 2009 à Bobo, de Mahama Sawadogo, le président du groupe parlementaire. Depuis lors, les tirs se font plus précis. Aujourd'hui, même les plus candides des Burkinabè ne se font guère plus d'illusion : ils vont y aller. La seule inconnue restant le moment et le mode opératoire (scénario Salif Diallo ou autre tour de passe-passe politico-jurdique).

Des journaux, même s'ils ne sont pas "représentatifs de la presse nationale", ont beau dire de prendre garde à ce que le Facilitateur n'ait pas à son tour besoin d'un facilitateur s'il s'amusait avec le feu, des partis d'opposition et des organisations de la société civile ont beau multiplier les pamphlets, les prélats de la Conférence épiscopale Burkina-Niger ont beau sermonner et essayer de ramener dans le droit chemin les brebis égarées... rien n'y fait jusqu'à présent. Nous l'avons déjà dit et nous le répétons, c'est une très mauvaise idée que de vouloir tripatouiller la Constitution sous prétexte que le fameux article 37 n'est pas démocratique parce qu'il limite la volonté du peuple qui se priverait de si adorables dirigeants.

Pure démocratisme que tout cela dans un pays où, quoi qu'on dise, l'électeur Tartampion n'est pas encore suffisamment outillé (politiquement, économiquement, socialement) pour opérer un choix responsable et où le sort d'un scrutin peut se jouer dans un bol de riz gras. Pour notre part, nous ne nous lasserons pas de dire : ATTENTION. D'abord parce que ces charcutages législatifs ne sont pas conformes à nos convictions politiques et philosophiques, ensuite parce qu'ils ne servent pas l'intérêt supérieur du pays mais celui d'un clan.

Déjà, du temps où, au début des années 90, la Constitution du 2-Juin était encore à l'état de projet, notre canard, qui venait de renaître de ses cendres, s'était rallié bec et plumes à ceux qui défendaient l'idée d'un quinquennat renouvelable une seule fois. Avec bien d'autres alors, nous faisions valoir que pour avoir été réintroduit en France par le général de Gaulle le septennat fut originellement un palliatif, une solution d'attente imaginée par le duc de Broglie (loi du 20 novembre 1873) pour résoudre la querelle entre légitimistes (partisans du comte de Chambord) et orléanistes (partisans du comte de Paris).

En 1991, le septennat à la sauce burkinabè fut finalement concoctée et nous nous y ralliâmes en nous consolant du fait que le mandat n'était alors renouvelable qu'une seule fois. C'était sans compter avec les palinodies politiciennes et le désir d'éternité des puissants du moment, puisque le 27 janvier 1997, presque deux ans avant le début de ce qui devait être (déjà !) le dernier mandat de Blaise Compaoré, le verrou de l'article 37 fut sauté. Voici ce que L'Obs. écrivait à l'époque : "...Ainsi vont les démocraties africaines.

Certaines font preuve de mesure et de responsabilité en chaussant des bottes de mille lieues qui les conduisent vers la perfection. Même s'il se produit quelques couacs parfois dans leur démarche, elles ont l'excuse de l'imperfectibilité de toute Å"uvre humaine. D'autres, par contre, donnent littéralement dans la démesure et l'indécence qui frisent l'injure à l'endroit des peuples. Il s'en suit inévitablement un crash qui provoque un trou béant. Et pour le boucher, il faut aller chercher des pelleteuses très loin" (1).

Plus tard, alors qu'il venait d'être réélu, nous revenions à la charge. "En réalité, nous avons la faiblesse de penser que le chef de l'Etat se donne les sept ans à venir pour... partir. Imaginons qu'en 2005, Blaise Compaoré décide d'aller cultiver son propre jardin à Ziniaré. Il sortira à coup sûr par la grande porte de l'Histoire de ce pays dans laquelle il était entré petitement, quoique bruyamment, à coups de kalachnikovs, malgré donc les mille et un griefs que ses contempteurs auront retenus contre lui durant les dix-huit longues années qu'au bout du compte il aura passées à la tête du pays.

Si au contraire ses nombreux courtisans le persuadent de solliciter un troisième mandat, ils l'obtiendra peut-être mais il courrait le risque de se "mobutiser" ou de devenir, comme Eyadéma, un boulet que ses concitoyens traînent et dont ils ne peuvent se défaire. Alors, tout deviendra possible... Sauf à se croire indispensable, voire immortel, deux décennies à la magistrature suprême, ça doit être suffisant. Et il faut espérer que le locataire de la présidence aura un supplément de sagesse pour ne pas céder aux sirènes de l'éternité".

Ce passage dont le lecteur voudra bien nous excuser la longueur, a été extrait du "Commentons l'événement" paru dans notre livraison n°4792 du lundi 30 novembre 1998. Soit deux petites semaines avant la césure tragique du 13-Décembre. Vint donc l'assassinat de Norbert Zongo, la crise sans précédent qu'il inaugura et les réformes politiques et institutionnelles qu'acculé dans ses derniers retranchements, le régime concéda. Au nombre de celles-ci, l'écourtement du mandat présidentiel de sept à cinq ans et le retour de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels.

Hélas, les hommes, politiques en l'occurrence, sont ainsi faits qu'ils oublient très vite et, l'épreuve traversée, les mauvaises habitudes qui ont toujours la vie dure reprennent de plus belle. Chassez le naturel... La tripatouillite aiguë dont souffrent ces gens procède de cela, même si le droit est bien souvent l'expression légale du rapport de forces du moment. Ils ont la majorité parlementaire pour parvenir à leurs fins. Ils peuvent même se payer le luxe d'un référendum où "le peuple souverain" comme ils disent, d'avance conquis et acquis, donnera son blanc-seing au projet.

Mais une telle question, à la fois politique, juridique, philosophique et même morale, ne saurait se réduire à une simple arithmétique électorale. Les situations nigérienne et burkinabè ont beau ne pas être comparables (Mahama Sawadogo dixit), le Tazartché de Mamadou Tandja a bien reçu l'onction populaire mais on sait ce qu'il est advenu du tripatouilleur le 18 février de l'an de grâce 2010. Alors prudence... prudence car elle est toujours mère de sûreté. Pourquoi d'ailleurs l'expert en médiations, qui se dépense sans compter pour éteindre les incendies chez les autres, prendrait-il le malin plaisir à mettre le feu chez lui ?

Pourquoi donc vendangerait-il le capital d'aura et de sympathie internationales qu'il engrange depuis dans les résolutions des crises, un domaine où, comme d'autres Ex., il pourrait toujours se reconvertir car après tout, il y a une vie après la présidence ?"Une chose est sûre, à foncer tête baissée dans le mur, le Facilitateur, qui prescrit pour les autres des ordonnances que lui-même gagnerait à appliquer à titre préventif, pourrait avoir besoin à son tour d'un facilitateur s'il n'y prend garde". Ecrivions-nous le 20 octobre 2009 (2) au sujet de la probable révision de l'article 37.

Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire dit-on et qui sait si ses troupes, qui ne connaîtraient peut-être pas grand'chose des intentions réelles de leur patron, ne s'agitent pas inutilement car, après tout, l'intéressé n'a encore rien laissé transparaître de ses désirs. Gageons donc qu'on aura droit à la surprise du chef. Gageons que Blaise Compaoré aura le courage (et nous savons qu'il sait en avoir) et la sagesse (et nous savons que ce n'est pas ce qui lui manque) de ne pas céder à tous ceux-là qui professent le culte de son indispensabilité. Et cela, afin que ceux qui viendront après lui ne puissent, à jamais, sauter le verrou limitatif de mandats présidentiels au motif spécieux qu'il est "antidémocratique".

Certes, on ne réfléchit pas de la même manière selon qu'on vit dans un château ou dans un taudis, mais à l'endroit de son entourage immédiat (familial, amical, politique) où on le travaille au corps pour qu'il s'éternise parce qu'on veut continuer à bénéficier des prébendes qui en découlent, eh bien, qu'ils comprennent que l'essentiel peut être sauvé par la stature d'un Blaise quittant le pouvoir en toute respectabilité tant à l'intérieur qu'à l'extérieur et qu'au contraire ils pourraient tout perdre s'ils devaient être contraints, de quelque façon que ce soit, de quitter les affaires dans tous les sens du terme.

Cela dit, il faut sans doute que chaque Burkinabè y mette du sien. Car, bien souvent, ce qui amène des dirigeants comme Blaise à s'accrocher, c'est la peur de l'après-pouvoir quand, à tord ou à raison, vos adversaires vous accablent de méfaits de toutes sortes. De ce fait, ceux qui rêvent, et ils sont nombreux de voir l'enfant terrible de Ziniaré, pour emprunter l'expression sarkozyenne au sujet de Villepin, pendu à un croc de boucher dès que son parapluie immunitaire sera levé, gagneraient à sublimer leurs pulsions vindicatives et à voir la réalité en face.

Car vous ne pouvez pas en même temps souhaiter qu'il respecte l'article 37 en l'état et espérer qu'aussitôt débarqué de la chaire de Kosyam, il soit pendu haut et court, envoyé au poteau n°5 ou expédié illico à la Cour pénale internationale (CPI). Il faut donc, pensons-nous, lui faciliter la tâche en lui donnant des gages de quiétude post-présidence. Une telle sérénité pourrait prendre la forme d'une amnistie que voterait le Parlement pour mettre le premier magistrat burkinabè à l'abri de toute poursuite judiciaire. N'oublions pas que la démocratie béninoise, qu'on cite souvent en exemple, est passée par là au début des années 90. Oh là !

On entend déjà le choeur de désapprobation des "justicards" qui retentit. Quoi de plus normal en effet pour des familles endeuillées (on ne parle pas de l'exploitation politicienne qui en est faite) que de connaître la vérité. Mais c'est l'éternelle querelle de la Justice et de la Paix, et quand la première peut confiner à la vengeance, il faut savoir la sacrifier sur l'autel de la seconde. Ceux qui aiment cette Terre des Hommes, qui ont une certaine idée de l'intérêt public et qui souhaitent le statu quo sur l'article 37 peuvent comprendre cela.

Alors que doivent être lancées officiellement ce week-end dans la ville de Sya, les manifestations commémoratives du cinquantenaire de notre indépendance, on peut verser ce sujet au débat et se demander, dans le chapitre "bilan politique", comment il se fait que nous donnions l'impression d'avoir démocratiquement reculé par rapport aux années 70. La parenthèse, parfois de sang, des Etats d'exception entre 80 et 87 en est-elle seulement la cause ?


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