Jean Ferrat a donc tiré sa révérence. 79 ans, ce n'est plus tant «le naufrage» que redoutait De Gaulle, mais on sait, nous qui les avons un peu côtoyés, un peu connus, ces artistes-là ne vivaient leur art qu'en consumant leurs vies.
Ce que je sais de Ferrat n'est pas si différent de ce que savent ses admirateurs, et ils étaient légion dans les années 70 en France, en Belgique, partout dans le monde, au Maghreb, qui plus est, où la chanson d'auteur avait, envers et contre tout, ses milliers de partisans.
Je dis chanson d'auteur et je ne sais si c'est bien le mot que Ferrat affectionnait. Lui, en tout cas, avait une autre façon de parler de sa musique : il l'écrivait et c'est tout.
En 1978 le quartier de Montparnasse était devenu le centre culturel et artistique de Paris. Sartre, Beauvoir, Camus et Vian étaient retirés ou morts et en disparaissant ils ont comme déplacé le point focal de la rive gauche, du quartier latin, ses cafés et ses sous-sols dansants, à l'autre versant du jardin du Luxemboug, Saint-Germain, Rue de Sevres et puis en remontant, vers port Royal, les nouveaux fiefs, désormais, de l'intelligentsia parisienne, le «Rond point» (où «sévissait» Modigliani le méconnu au début du siècle) «la coupole» resto-branché mais où la jeune bohème avait malgré tout ses entrées, «Le Select» enfin, superbe café bar, cossu, élégantissime, reconnu l'été à sa terrasse éclatée, l'hiver pris d'assaut, avant-salle vitrée et salle, sans distinction aucune.
C'est au «Select» que j'ai pu approcher Jean Ferrat. Il s'asseyait toujours seul, à la dernière table en entrant à droite, face à la vitre, donnant du dos, chose frappante, aux petits cercles d'écrivains, peintres et poètes de renom familiers du lieu comme lui.
Je me souviens : il fumait sans arrêt. Des gitanes «Maïs». Et s'il ne commandait pas son habituel «serré», sirotait un demi ou, très rarement, dégustait une petite liqueur. L'ai-je abordé ? Oui, une ou deux fois. Il était plutôt sauvage de nature, un solitaire, mais c'était à l'époque un marxiste convaincu. Un «coco» raillaient ses amis. De ce fait, j'étais avantagé. Les immigrés quels qu'ils fussent, avaient la cote à l'époque. Que dire auprès d'un artiste doublé d'un communiste ? Il me posait des questions sur mon pays. Les événements de janvier 78 l'inquiétaient beaucoup. Et c'est à ce moment-là que j'ai compris à quel point on peut se tromper sur l'engagement d'un artiste. Un artiste qui s'engage en politique reste toujours un artiste. C'est-à-dire à la fois «un acteur de l'histoire» comme disait Kant, et un homme, «humain trop humain» comme nous le reprochait (avec tant de véhémence) Nietzche.
D'amour et de vérité
Jean Ferrat, ne l'oublions pas trop, a écrit Potemkine, «à la une» et nombre d'autres chansons à la gloire des peuples opprimés et en dénonciation de l'impérialisme, mais c'était aussi un poète juste, non seulement capable, dès les tout premiers dérapages du régime soviétique, de dénoncer ceux de son «propre camp» (il a écrit une chanson dont je ne retiens plus le titre, où capitalisme et communisme étaient également pointés du doigt), mais encore un être d'une sensibilité poétique et d'une délicatesse de coeur qui surprenaient jusque ses plus irrascibles détracteurs. Je ne veux pas évoquer La montagne et les si beaux textes d'Aragon. A-t-on jamais chanté l'amour avec cette simplicité, cette vérité ? Je ne veux pas, non plus, insister sur la sympathie et la compassion qu'il manifestait pour le pauvre étudiant «exilé» que j'étais. Je veux rappeler, mais cela ses adeptes le savent, que Jean Ferrat, au plus fort de son engagement politique, était l'ami fidèle, inconditionnel, de gens de tous autres bords, Brassens «l'hédoniste», Ferré «l'anarcho», Brel l'humaniste, Beart le baroque, Aznavour l'apolitique. Il défendait aussi les jeunes talents, sans regarder à leurs «tics» ou «leurs pratiques». Il aimait beaucoup entendre Lama, Lavoine, Julien Clerc. Il adorait Barbara. Bref, il avait une conviction, une seule vraiment à jamais ancrée en lui : celle de l'art, du beau, du vrai.
Cette qualité, quoi qu'on dise, est difficilement accessible. Car elle implique le courage d'accorder son coeur à ses idées. Pourquoi le Jean Ferrat de l'Union de la gauche à la veille des présidentielles de 1981, fréquentait-il Drucker, Johnny, Coluche ? Des personnages d'un autre monde. Pourquoi a-t-il crié haut et fort son indignation à l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan ? Pourquoi, dans le même temps, se faisait-il rare, très rare, sur les scènes et à la télévision ?
Simplement, en y réfléchissent bien, parce qu'étant homme comme nous tous, en butte à des forces contraires, il avait en lui cette petite chose qui fait la grandeur de quelques-uns : le don subtil de l'amour et de la vérité.

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