«Corps, espace et création artistique» organisé par l'Institut supérieur des Beaux-Arts de Sousse, du 12 au 14 mars.
Une approche pluridisciplinaire de la thématique du corps dans l'espace, dans les divers domaines culturels et artistiques, incluant aussi bien la littérature, les arts plastiques que le théâtre et le cinéma a été au centre du colloque international sur le thème «Corps, Espace et création artistique».
Pour ce, divers ateliers ont été organisés offrant l'opportunité aux participants entre universitaires, intellectuels, artistes et metteurs en scène de réfléchir et de débattre de la question. Le colloque s'est articulé autour de plusieurs axes: le corps et la fiction, le corps dans sa relation avec la mémoire et l'altérité, enfin le corps et les mutations.
Le premier axe a été abordé par plusieurs intervenants dont l'architecte Jean-Philippe Velu. Sa communication intitulée «L'envers du visible», traite de la transformation d'une grotte ayant servi de dépôt de grain en scène de spectacle. Le texte de Platon L'allégorie de la caverne a servi à l'architecte de fil d'Ariane pour monter ce spectacle. Ce texte a été le point de départ pour aboutir à une création artistique qui intègre le corps des acteurs, en ce sens que les comédiens se sont transformés en marionnettes de Platon, taquinant les spectateurs. Les pierres et matériaux du site ont servi à créer la musique.
Autre genre de spectacle où la présence du corps est signifiante: El Hadhra. Postures et impostures du corps dans les formes traditionnelles du spectacle présenté par Hafedh Jedidi s'appuie sur l'exemple d'El Hadhra de Fadhel Jaziri présentée à Sousse en novembre 2005. Il démontre comment le spectacle, activité ludique à caractère cathartique, vécu en groupe, permet de transformer la posture du corps en imposture à travers la caricature et le grotesque. Cette imposture est tolérée par la société dans le cadre d'un spectacle. En ayant recours à une véritable scénographie (costumes, éclairages, mise en scène), Jaziri n'exclut pas le ludique, mais le prend en charge: la «méga-spectacularisation» intègre El Hadhra dans le monde du show-bizz.
Le témoignage de Hassan Mouadhen, metteur en scène, cite l'exemple de la pièce écrite par Mohamed Moumen: Nour Ala Nour et dans laquelle il relève l'influence du théâtre Nô japonais et de la poésie arabe. De son côté, l'universitaire et critique M. Moumen explique que «dans le voyage entre les esprits et les civilisations, il existe des modalités par-delà toutes les modulations, traduisant l'imaginaire universel.». Et de poursuivre dans son intervention : «Voix sans corps. Corps conscience, voix et espace dans le théâtre de Nathalie Sarraute», que la modernité loin d'être une présence triomphante du corps, est une vaste entreprise de mise à mort du corps. Les six pièces de Sarraute du Silence jusqu'au Mensonge en passant par C'est beau, mettent en scène l'effacement, par l'absence du décor, des êtres et des choses. Les dialogues discontinus, sortes de monologues, des pseudo-dialogues tendent eux aussi à l'effacement. Ce qui intéresse Sarraute, conclut-il, c'est la genèse du dialogue. Le silence.
«Corps numérique dans Le Fou de Taoufik Jebali», communication de Sfar Jinène. évoque la présence du corps d'abord réelle dans les premières représentations, ensuite virtuelle et numérique. Grâce aux nouvelles technologies, Jebali intègre la projection vidéo dans sa mise en scène où le corps virtuel participe à la recréation de l'espace.
Maintenant, outre les différents genres de spectacles, le corps a été un élément de première importance dans la construction dramaturgique chez certains auteurs. Sarra Kantaoui dans son intervention «La pantomime ou le corps éloquent» réfère au roman d'Emile Zola Son Excellence Eugène Rougon, (1876) le sixième volume de la série Les Rougon-Macquart, où l'auteur met en scène les coulisses de la politique, l'affrontement entre deux personnages qui communiquent avec leurs corps plus qu'avec la parole. S'appuyant sur des extraits du roman, l'universitaire analyse la démarche de Zola qui peint ce face-à-face par la pantomime, la description des physionomies, la gestuelle, les attitudes, les mimiques, etc. «Cet esthétique du mutisme» fait du corps à la fois un instrument de communication et de manipulation.
Corps, mémoire et altérité
Le deuxième axe consacré au corps dans sa relation avec la mémoire et l'altérité a été traité entre autres par Mefteh Naïma, dans «Corps, mémoire, espace: le moi et l'autre» qui s'est focalisé sur la situation de la femme dans la société tunisienne à travers le roman de Sonia Chamkhi intitulé Leïla ou la femme de l'aube (2008). Entre une émancipation relative, toujours difficile à assumer et le droit au désir, l'héroïne Leïla part «à la quête de son soi à travers l'autre».
L'intervention de Marie Louis portant sur «Les corps d'Ernest Breleur: une mémoire inéluctable», souligne que la relation corps/espace n'est jamais neutre et qu'elle est tributaire d'une origine. Aux Antilles, la relation corps/espace est complexe. Constitué d'émigrés, l'espace caribéen n'est pas un élément sécurisant, il représente la dépossession territoriale. En intégrant le corps africain dans ses oeuvres, l'artiste veut rendre compte d'une identité martiniquaise multiple.
L'artiste martiniquais s'est toujours intéressé au corps qu'il met en scène dans différentes posturesexprimant l'angoisse de la mort. Il approfondit ce rapport vie/mort, absence/présence des corps menant une réflexion récurrente sur le corps à travers ses séries de radiographie des corps qu'il traite comme un véritable chirurgien, le disséquant, l'analysant. Cependant, il arrive à transcender l'aspect charnel et mécanique du corps pour atteindre une dimension spirituelle grâce à des ajouts chromatiques.
Autre artiste à s'être confronté au corps Arnulf Rainer dont l'universitaire Nizar Mouakhar expose la technique: barbouillage, recouvrement et gribouillage, autoportraits grimacés, où mimiques et gestuelles fort expressives, renvoient aux photographies surréalistes montrant son intérêt pour la folie. Ses masques de mort représentant des hommes de science, des penseurs, des artistes traduisent ce rapport entre corps et mémoire.
«Le corps mis à l'épreuve de la représentation dans l'univers d'Henri Michaux», évoquée par Injazette Bouraoui montre la remise en cause de l'identité humaine par Michaux qui peint des visages souffrants, inquiets, atteignant le niveau zéro de la ressemblance. Il détourne ainsi non seulement l'esthétique du portrait, pivot de la ressemblance, mais aussi la question de l'altérité. Aucune identification n'est possible. Aucune communication non plus. Le peintre invite donc à repenser le corps, à inventer une autre cosmogonie.
Mise à part la remise en cause du corps dans son ensemble en recourant à sa fragmentation, d'autres intervenants ont mis en avant les parties méprisées du corps. Exemple Emily Asplund dans «Le concept du pied chez les surréalistes». Cette partie du corps très souvent oubliée, cachée et méprisée est chez les surréalistes l'image du fétiche sexuel. L'universitaire cite André Breton «le pape» des surréalistes et Georges Bataille qui estiment qu'il faut se libérer de la hiérarchie tête/corps, haut/bas. Le pied étant la partie la plus humaine du corps, celle qui nous lie à nos origines animales.
«Tadeusz Kantor ou les métamorphoses du corps et le travail de la mémoire dans un espace scénique transformé» présentée par Maja Saraczynska explique que le théâtre de Kantor met en scène les métamorphoses du corps et la crise de la parole. Le corps est éclaté, mutilé. En ayant recours au mannequin, aux objets et à différents accessoires, dans «Aujourd'hui, c'est mon anniversaire», Kantor met en scène la chambre de l'artiste, mêlant ainsi l'intérieur et l'extérieur, l'intime et le public. L'encombrement de la scène, la multiplication des cadres traduisent un espace fermé dans lequel le corps se trouve malmené et emprisonné.

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