L'Express de Madagascar (Antananarivo)

Madagascar: La charrette de Tante Mada

Je vous ai donc dit dans ma dernière chronique que j'allais vous raconter la suite de mon voyage à Ambalakizo. On a ramé. Deudeuche a dû supporter quatre personnes. Moi, la tante Mada, mon cousin Rainimiza et sa fille Florette. 120 kilomètres, à quatre personnes, dont une dans un état critique, dans une deux-chevaux, bonjour les dégâts.

Quoiqu'il en soit, je vous la fais quand même Tarzanne, métissée de Don Quichotte, car les temps sont trop durs, on ne va pas en rajouter, mieux vaut rire pour cacher les larmes.

Je ne m'appesantis pas sur les deux cousins qui m'ont raconté leur vie et celle de leur village : les dahalos qui débarquent tous armés, qui violent, tabassent, pillent et ne laissent plus rien, même pas les cuillères.

Les jeunes filles qui quittent le village dès l'âge de quinze ans, et qui suivent les recruteurs des agences de placement de domestiques pour la ville ou le Liban. Elles enverront de l'argent tous les mois C'est la seule manière de survie pour la famille.

Les plus chanceuses pouvaient espérer atterrir dans les zones franches un jour, mais celles-ci ont fermé. Les autres jeunes filles, surtout les plus jolies... «bonne chance!»

Dans les vallons, au bord de la route, le riz était arrivé à maturité et était très beau, d'un jaune d'or somptueux, les rizières s'étageaient sur les collines. Mais à part les rizières, les collines, elles, étaient dénudées.

Il n'y a plus que 16% du territoire malgache qui est boisé. Et dans moins de dix ans, ce sera la crise du bois d'énergie, paraît-il. On rêve du pactole du pétrole, mais dans les poches de qui la rente va-t-elle rentrer, si elle rentre un jour? Et si c'était ça la raison de la crise?

Bref, pas le moral, mais vraiment pas. J'en étais là quand brusquement, devant moi, un capharnaüm insensé. Des voitures dans tous les sens, marche avant, marche arrière, en travers, de traviole, capots ouvert, entrailles à l'air. Et des gens partout, dans les voitures, sur les bords de la route, assis sur la chaussée, silencieux tous, même les mômes. Résignés.

Certains avaient installé leurs pique-niques et d'autres préparé les couvertures, au cas où il fallait y passer la nuit. Les crises, on commence à en avoir l'expérience par ici. On finit par s'en faire une philosophie.

Marche ou crève, je suis allée voir. Ou plutôt essayé de voir. Pas facile, mais vraiment pas facile.

C'était un embouteillage, un vrai de vrai. Et sur des kilomètres. Vous savez, l'origine de ce mot c'est bouteille. Et bien c'était ça: des centaines de voitures, comprimées hermétiquement, sans échappatoire, juste un goulot d'étranglement, hermétiquement fermé lui aussi.

Et vous savez, le bouchon qui fermait le goulot d'étranglement c'était quoi ? Un gros camion en panne et surtout une petite voiture rouge, en panne, au milieu du carrefour, dûment fermée elle aussi, le conducteur s'étant barré avec les clefs.

Oui, vous avez bien lu, barré, parti, envolé, pris la tangente, tout ce que vous voulez. Plus de conducteur à bord, niet, nada, rien. Et autour d'elle, d'autres voitures, avec leurs conducteurs. Qu'étaient silencieux, résignés, muets, qui klaxonnaient même plus.

Calamity Jane de mon surnom, j'ai failli gueuler, hurler, sortir un «C'est quoi ce b...». Mais quand tout le monde vous regarde hébété, vous vous taisez vous aussi... Fallait attendre qu'un miracle arrive, qu'un prophète descende du ciel, un Deus ex machina quoi...

Un monsieur très gentil est sorti de la foule et m'a di t: «Je vous reconnais madame. Vous faites des chroniques dans l'Express, peut-être que vous pouvez intervenir». Ouais, c'est cela oui, la plumitive que je suis a le pouvoir de faire descendre Dieu sur terre. Je veux bien, mais comment ?

Là où on en était, il aurait fallu une grue, pour évacuer tout cela, mais comment la faire parvenir là, à moins d'un miracle. Vous savez comme dans les films : un hélicoptère qui tombe du ciel avec Zorro, qui sort avec cape et épée, et règle tout, d'un coup de cuillère à pot !

L'air était bleuté, de cet air bien bleu des gaz qui vous foutent en l'air la couche d'ozone et aggravent la chaleur et tout son cortège de galère; sécheresse, famine et j'en passe. Nous commencions à déprimer sérieusement tous, quand des coups de sifflet ont retenti : quatre fliquettes ont débarqué.

Mignonnes les minettes, 20 ans ou un peu plus, comme on dit en malgache, mafotrafotra, mot qu'on traduirait bien par «à croquer». Elles sont arrivées avec leurs sifflets, qu'elles firent chanter en choeur, en duo, en staccato, en...

Bref un super concert de sifflets. Qu'elles accompagnaient d'un ballet, un coup à droite, un coup à gauche et je souris et j'engueule, du grand théâtre!!!... Du coup, les messieurs se sont réveillé, ils ont actionné leurs klaxons, eh, on est galant de par chez nous. Même que certains se sont extraits de leurs engins pour aider les demoiselles à régler la situation. Un Barnum, même un scénariste fou n'aurait pu l'imaginer.

Mais moi, j'en ai eu assez, je suis allée retrouver Deudeuche, tante Mada, Rainimiza et Florette. Tante Mada, elle, commençait sérieusement à tourner de l'oeil, pas une goutte d'eau, et puis une deux-chevaux en plein soleil, c'est l'horreur absolue. Certes, elle ne pollue pas la couche d'ozone avec la clim, mais alors bonjour l'ascèse écologique...

Le temps que je me remette de mes émotions et trouve une solution, la tante Mada, elle, se mit à râler sérieusement. Fallait absolument finir cette histoire, car ça commençait à sentir l'enterrement en vue...

C'est là qu'un miracle, un vrai, est arrivé sous forme d'un paysan qui passait par là avec sa brouette, Florette et moi, on a sorti la tante de la Deudeuche. J'ai payé le paysan, on a chargé la tante sur la brouette, et on est allé à pied à l'hôpital, tandis que Rainimiza gardait les lieux. Finito la commedia (euh c'est de l'italien ça ?)

En tout cas, je peux vous confirmer qu'une grande partie de ce que je raconte est vrai, et surtout évitez certaines heures de pointe 7, 8, 9 heures et 12, 13, 14, puis 16, 17, 18, 19 heures et quelquefois plus.

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