Les ménages vulnérables des zones rurales du Sénégal essaient de gérer leur précarité en envoyant certains de leurs enfants (filles et garçons) en ville. Ceux-ci deviennent ainsi « des instruments de gestion des risques des ménages » et, hors de leurs familles biologiques, paient un prix élevé en s'exposant à beaucoup de dangers.
Une étude intitulée « Vulnérabilité rurale et mobilité des enfants au Sénégal » a estimé le nombre d'enfants sénégalais déplacés dans notre pays à quelque 72.000. Cette enquête menée sous la supervision de Anne Kielland de l'Institut de recherche sociale norvégien (Fafo) concerne les enfants des ménages pauvres vivant en milieu rural confiés à des parents, à des marabouts ou les filles envoyées très tôt en ville comme domestiques ou données en mariage précocement. L'étude menée en 2009 a concerné 2.400 ménages ruraux, 4.567 parents et 12.274 enfants âgés de 5 ans à moins de 18 ans.
Ces ménages ont été tirés de 200 districts de recensement repartis par zone agro-écologique (zones cotonnières, arachidières, rizicoles, d'élevage, zones résiduelles des Niayes), précise Ibrahima Gaye de l'Ecole nationale d'économie appliquée (Enea) qui souligne que les résultats de l'enquête sont représentatifs pour l'ensemble des zones rurales du Sénégal, avec un accent sur les zones dites « pourvoyeuses » d'enfants déplacés. Les principales raisons avancées pour expliquer la migration de ces enfants loin de leurs familles sont d'ordre économique, éducatif, social. Dans la zone de Kolda, par exemple, les raisons économiques sont les plus importantes (45 %). Toutefois, les auteurs de l'étude soulignent que la mobilité des enfants n'est pas toujours liée à des contraintes économiques ou financières.
« Dans certaines zones, elle est sociale et culturelle », relèvent-ils. C'est le cas par exemple dans le Fouta où le déplacement est considéré comme faisant partie du processus de formation de l'enfant. Selon les auteurs de l'étude, les familles utilisent ces enfants pour faire face à leur vulnérabilité ou à un choc. Le choc étant « un évènement qui a conduit à une réduction sérieuse des avoirs du ménage, qui a causé une chute substantielle de ses revenus ou a résulté d'une réduction importante de la consommation ». « Du fait de la vulnérabilité des ménages, ces derniers sont enclins à utiliser les enfants dans leur stratégie de gestion des crises et chocs auxquels ils sont confrontés », indique Ibrahima Gaye, coordinateur de l'étude menée dans la zone de Kolda. M. Gaye explique que lorsqu'un ménage en situation de vulnérabilité envoie un enfant, d'un côté il se donne la possibilité de dépenser moins pour cet enfant et de l'autre il espère aussi obtenir un bénéfice futur par le biais de cet enfant. En quittant le ménage et en s'installant ailleurs, l'enfant, en fait, ouvre un canal d'échange avec un autre milieu et, au moins dans l'entendement de ses parents, a de meilleures opportunités de se faire une position.
Les enfants payent un prix élevé
Ces ménages essaient donc de gérer les chocs en s'appuyant sur les enfants qui deviennent « des instruments de gestion des risques des ménages », ajoute Mme Maurizia Tovo, experte en protection sociale de la Banque mondiale, qui note que ces derniers « paient souvent un prix élevé pour les autres ». Mais contrairement à une idée répandue, Dakar ne capte pas le plus grand flux d'enfants déplacés. Sur les 72.000 enfants, seuls 7.200 sont recensés dans la capitale sénégalaise. Les quatre régions ayant les taux de mobilité les plus élevés sont Thiès, Louga, Kaolack, Kolda. De plus, si de façon générale la décision d'envoyer l'enfant revient en dernière instance au père, l'étude montre que, dans bien des cas, les autres membres des familles sont associés à la prise de décision.
Souvent, c'est à l'initiative des enfants - notamment les filles - que les mères interviennent auprès de leur époux afin que celui-ci les autorise à partir. Par ailleurs, les enfants dont la mère semble avoir un plus grand pouvoir de négociation au sein du ménage (parce qu'elle est issue d'une famille influente ou elle est plus âgée) semblent avoir moins de chances d'être envoyés suivre un marabout pour des études coraniques. Enfin, l'on apprend que la grande majorité des enfants interrogés, souhaiteraient évoluer dans leur famille biologique plutôt dans une autre.
A partir de cette étude, les auteurs veulent comprendre les liens entre les vulnérabilités climatiques et les autres chocs sur la mobilité des enfants qui est devenue un phénomène important dans notre pays. Comme le souligne Mme Maurizia Tovo, experte en protection sociale de la Banque mondiale, « au Sénégal, nous avons remarqué qu'il y a un problème de mobilité des enfants (certains parlent aussi de trafic) qui se retrouvent loin de leur famille et souvent exposés à beaucoup de risques ». Mme Tovo pense notamment aux enfants mendiants, aux jeunes filles qui travaillent comme domestiques, etc. Grâce à ce travail, des stratégies pourront être dégagées pour lutter efficacement contre le déplacement des enfants dont « la place naturelle est auprès de leur famille biologique », selon Mme Maurizia Tovo.

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