Le Messager (Douala)

Cameroun: « L'Indépendance, sa marque de fabrique »

opinion

Pour avoir fait mes premiers pas dans le journalisme auprès de Pius Njawe, je peux aujourd'hui attester d'une chose qui me parait le fil conducteur de sa vie de journaliste et de patron de presse : son indépendance. Je ne dirai pas son indépendance d'esprit, car dans nos pays africains, les libres penseurs, dépouillés des pesanteurs sociétales et des vicissitudes de la vie matérielle sont très peu nombreux.

Comme j'aimais à ce moment-là à le dire à certains de mes collègues, pour connaitre très bien comment fonctionnent nos sociétés traditionnelles, un Miaffeu ne sera jamais un libre penseur comme ne le sera jamais par exemple un ministre en fonction. Un Miaffeu respecte une institution traditionnelle puissante, encadre une famille nombreuse...

Mais Njawé avait ceci de particulier que dans le cadre du métier qu'il avait choisi et qu'il exerçait, contrairement à ce qu'on a pu dire à une certaine période, avec une très grande science, il gardait une indépendance professionnelle que je n'ai plus connue dans tous les médias où je suis passé, camerounais, africains, européens. Pour Njawe, le métier de journaliste et l'indépendance qui va avec était au-dessus de tout. Je vois bien un certain nombre d'articles que Njawe aurait souhaité que je ne publiasse pas dans « son » journal, parce qu'était en cause un de ses amis, notable, ministre ou simple citoyen.

Dès que je lui avais fait la démonstration d'une enquête fouillée et équilibrée, il ne lui restait plus qu'un argument : souhaiter secrètement que je comprenne qu'il s'agit d'un de ses amis, et ne le publie pas. En règle générale, je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir et l'article paraissait. Njawe assumait et faisait tout son possible pour me défendre, prenant toujours le risque de compromettre une amitié parfois très vieille à celui de me dire ces petits mots qui auraient fait tomber le mythe : tu ne publieras pas ton article dans mon journal.

D'un autre côté, quand feu mon ami, Richard Touna et moi, sous la direction de Melvin Akam, notre rédacteur en chef, décidons vers la fin des années 1990 de nous rapprocher des institutions d'Etat pour tenir compte systématiquement du point de vue des dirigeants quand ils sont mis en cause, dans la rédaction de nos articles, Njawé, en vieux routier des arcanes de la manipulation de tout pouvoir, quel qu'il soit, trouve dans un premier temps notre démarche suspecte.

Mais il constate très vite que nous gardons la distance critique de vrais professionnels et surtout, ne succombons pas à l'appel du « gombo » tous azimuts qu'il semblait craindre plus que tout. Cette démarche nous aidera beaucoup d'ailleurs, Richard Touna et moi, à comprendre qu'il fallait aller nous aguerrir davantage dans de grandes écoles professionnelles et nous ouvrir à d'autres métiers. Ce que nous avons fait.

Je ne dirai pas que mes rapports avec Njawe ont toujours été des plus harmonieux : notre séparation en 1999 se passe sur un très grand malentendu. Celui qui a fait de moi, à 22 ans, le chef de rubrique Economie d'un des principaux journaux privés africains ne comprend pas d'emblée cette envie incompressible qui m'anime de poursuivre des études. Pire, il prend très mal mon recrutement àla Crtv, au terme de mes études, et mes pérégrinations à RFI, la Francophonie et autres qui s'en suivent, alors que je lui avais promis du bout des lèvres de retourner servir Le Messager...

Ces derniers temps, il me raillait gentiment, quand il me croisait, de « fils qui a tué le père ». Un jour, alors que je venais le voir pour évoquer les détails du soutien que TV5 Monde et Canal+ apporteraient pour les célébrations des 30 ans du Messager, il déclara devant Jacques Doo Bell, l'actuel secrétaire général des rédactions : « Le meurtrier revient toujours sur les lieux du crime. » Non, le « père » de la presse indépendante camerounaise est mort sur une route des Etats-Unis, laissant le Cameroun orphelin de l'une de ses grandes icônes de ces dernières années. De sa plus grande icône de la presse à l'international. Pius, repose en paix !


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