Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Les motopompes de la discorde

L'un face à l'autre, dans une rue déserte ! Une querelle d'un autre âge avec des manières parfois d'un autre siècle. Nous ne sommes pas dans une scène culte d'un western spaghetti de Sergio Léone, mais dans les rues de Wakhinane Nimzatt, un quartier de Guédiawaye. A la place de Clint Eastwood ou de Lee Van Cleef, deux motopompes ! Enfin, il serait plus correct de dire deux camps, la Synergie des Acteurs pour l'Assainissement de la Banlieue (SAABA) et un Comité local de lutte contre les inondations, gérant chacun une motopompe qui se crêpent plus que le chignon. Résultat : un blessé plutôt grave dans chaque camp : (un crâne ouvert nécessitant des points de suture et un coude déplacé).

Quelques heures plutôt, un spectacle désolant mettant en scène une véritable guérilla urbaine digne des pires heures de Bagdad, post occupation US ou en Colombie lors du règne des cartels de la drogue de Medellin. Sur la cause du déclenchement des hostilités, les avis divergent, selon les parties. Mais, on peut retenir que c'est la venue de la deuxième motopompe qui a précipité les choses. Les uns taxant les autres d'avoir amené des éléments perturbateurs de Keur Massar pour « foutre le bordel » et les autres (la Saaba) indexant les uns comme des jaloux de leur réussite.

Le comité de lutte contre les inondations à Wakhinane Nimzatt est mis en place, seulement depuis le 17 août, après ce qu'ils appellent une léthargie et une démission des autorités et plus particulièrement de la SAABA. Ce quartier de la banlieue de Dakar est dans une petite crevasse, ce qui fait qu'il est « sous les eaux chaque hivernage maintenant à cause des routes construites par l'Etat sans canalisation », explique Mame Gor Fall, membre du comité.

Madiama Lô, la personne morale de la structure, affirme que « si quelque chose avait été fait, le comité n'aurait jamais vu le jour. Et c'est la cause pour laquelle nous avons fait venir une motopompe allouée par les sapeurs pompiers pour nous aider à sortir l'eau de nos maisons et rues. On nous accuse d'avoir montré ce comité pour lutter contre Ngaraaf Mbaye, mais c'est faux. D'ailleurs, il fait partie des premières personnes que nous sommes allées voir pour une aide logistique », précise-t-il.

« Mais pourquoi une deuxième motopompe si la première fonctionnait », se demande cet ancien fonctionnaire au regard direct et malicieux. Le bon sens, parait-il, est la chose la mieux partagée au monde. « C'est de la démagogie. Ils mettent une motopompe, au vu et au su de tout le monde, mais elle ne fonctionne pas », peste-t-il.

Nous traversons les à-peine trente mètres qui séparent les deux camps. Pour parer à toute mauvaise surprise, nous nous présentons immédiatement. On nous invite à prendre place dans un 4x4 de marque Ford. « C'est un véhicule de la Saaba », me dit Ibrahima Sarr, 25 ans, bob aux couleurs nationales sur la tête dont les yeux globuleux et rouges font réellement peur et sont « la cause de 3 jours sans dormir ». « Non, c'est un véhicule du ministère », corrige le chauffeur. Quel ministère ? Le temps de poser la question, nous arrivons à hauteur de Ngaraaf, comme on appelle le coordonateur national de la SAABA. Celui qui s'est fait connaître dans l'opinion publique sénégalaise en relayant les luttes de la banlieue, nous accueille et en nous invitant à entrer dans une maison voisine où se tient une conférence de presse d'une dizaine de délégués de quartier sur la question des inondations. Zut ! Nous croisons les caméras de la RTS et de Canal Info en train de remballer leurs matériels. Entrons quand même. Le débriefing entre délégués de quartier porte sur « qui devait parler ? » et « pourquoi pas moi ? » est digne d'une cour de récréation. Le comique est parfois là où on ne l'attend pas. En sortant, nous croisons le confrère de l'APS accompagné par Ngaraaf Mbaye. « Je m'interdis toute polémique surtout celle stérile n'apportant rien aux souffrances des populations », dit-il d'emblée dans une sémantique politique plus maitrisée et bien plus huilée que ceux d'en face. « Notre slogan est « tous contre les inondations », donc plus il y a une implication des populations locales pour lutter contre les inondations, mieux c'est pour nous. Seule une mobilisation citoyenne peut résoudre le problème des inondations. Nous n'avons que 27 motopompes pour toute la banlieue. C'est pas gagner, mais nous travaillons »

Sur le chemin du retour, accompagné par un confrère avec sa caméra, un enfant d'une dizaine d'année dont la maison est encore sous les eaux nous lance un cri du coeur « Dieulèènema waye, so neu na niou ci dokhmi » (filmez-moi, nous souffrons beaucoup des inondations).


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