L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Île hors taxe - rien qu'un fantasme ?

Port Louis — L'histoire commence dès 2005. Pravind Jugnauth présente alors son budget en tant que ministre des Finances au sein du gouvernement Mouvement militant mauricien-Mouvement socialiste militant (MMM-MSM). Il annonce «la décision historique» de faire de Maurice une île hors taxe. Ce projet est-il toujours viable? Les avis sont nuancés.

Duty Free Island. Il s'agit, en fait, de transformer l'île en hub du shopping pour les touristes et pour la région. Pravind Jugnauth veut d'une nouvelle dynamique pour l'économie du pays, stimulant l'investissement, le commerce et les affaires. Il pensait également, à cette époque, que ce projet profiterait aux Mauriciens en termes de nouvelles opportunités.

L'objectif est de s'aligner sur des pays comme Singapour et Dubaï. Le ministre des Finances se disait aussi conscient de la nécessité d'infrastructures modernes qui améliorent la qualité de vie à Maurice pour soutenir ce projet. Le métro-léger devait être l'une de ces initiatives. «Le projet 'Ile hors taxe' n'a jamais été, dans mon esprit, une simple réduction ou élimination des droits de douane comme certains l'ont avancé», précise le ministre Jugnauth, lors du lancement du projet La Croisette le 24 juin dernier.

«Aujourd'hui, je ne peux que réaffirmer ma détermination et ma conviction que Maurice doit devenir une île hors taxe et un paradis du shopping, avec des infrastructures physiques de première classe», ajoutait-il à cette occasion. Il est néanmoins inévitable que la suppression des droits de douane ait des conséquences sur la trésorerie de l'Etat. Ces droits représentent 3% des revenus du gouvernement en termes de recettes émanant de la taxe. Une île hors taxe implique que l'Etat devrait renoncer à ces revenus. Face aux différentes implications de ce projet, l'économiste et député mauve Kee Chong Li Kwong Wing devait plaider pour la mise en place d'un High Powered Committee. Proposition rejetée par le ministre des Finances.

«Maurice île hors taxe, c'est un joli concept comme celui de Maurice Ile Durable (MID) ou de cyber îles. Il suffit cependant de voir ce que l'on a fait de ces deux derniers projets pour anticiper ce qui se passera avec celui de Maurice île hors taxe !», s'exclame ainsi Kee Chong Li Kwong Wing. Se référant à la Cyber Tower, il rappelle qu'il était question de connecter Maurice au monde. «Aujourd'hui, ce bâtiment est en train de devenir une deuxième Government House. En termes de cyber île, nous pouvons nous réjouir d'une connexion au coût très élevé et à la vitesse très lente. MID est en train de reproduire le même schéma en tant que projet», fustige le parlementaire du MMM.

«Tout ne se résume pas au nombre et à la qualité des touristes qui visiteront l'île pour rendre viable ce projet, enchaîne, de son côté, l'économiste Pierre Dinan. En même temps, il faut se demander si le touriste type qui vient à Maurice se déplace pour faire du shopping.Or, il me semble que ce qui l'attire, c'est, entre autres, la beauté de nos plages. Peut-être que si nous avons des touristes avec un profil asiatique, comme les Indiens, on aurait eu une chance. Il faudrait, en ce sens, viser les pays qui craignent d'ouvrir leurs marchés.»

Dans la foulée, Kee Chong Li Kwong Wing se pose d'autres questions. Dans un monde en constante évolution, ce qui a été valable pour Dubaï, Singapour et Hong-Kong l'est-il toujours pour un pays comme Maurice ? «Il y a une tendance, à travers le monde, à réduire les droits de douane. Les pays émergents mettent l'accent sur leur propre société de consommation. Dans un tel contexte, où se situe notre marché ? Pouvons-nous rivaliser avec Singapour et Dubaï qui ont les aéroports les plus grands au monde et sont situés dans un grand bassin de proximité qui absorbe leurs produits ?» se demande l'économiste-parlementaire.

Sur cette question aéroportuaire, le Chief Executive Offi cer (CEO) d'Airports of Mauritius Ltd (AML), Serge Petit, rappelle que des travaux sont en cours pour tripler l'espace disponible. Ils devraient prendre fi n en 2012. L'aéroport, dès lors, sera capable d'accueillir jusqu'à 4 millions de passagers.

«Concernant le projet d'île hors taxe, il faut bien redéfinir le produit mauricien qui ne devrait pas se limiter à ses seules plages. Il faudrait ainsi étudier le marché régional et prendre en considération l'attente des passagers et des touristes», précise, tout de même, Serge Petit. Dans le même ordre d'idées, Kee Chong Li Kwong Wing insiste sur le fait que les touristes ne se déplacent pas uniquement pour faire du shopping.

«Il faut toute une offre de divertissements et de loisirs et un certain mode de vie qui les attire. Le touriste qui vient faire du shopping sur cinq jours ira-t-il faire la queue à la gare Victoria pour prendre le bus ?... Alors que depuis des années, on parle de métro léger!», tonne le député mauve.

Reste le facteur financier à prendre en compte. Avec l'effacement éventuel des droits de douane, Pierre Dinan assure qu'il est inacceptable d'augmenter les autres taxes. «Ce serait déshabiller St-Pierre pour habiller St-Paul», ironise notre interlocuteur. Il existe une autre hypothèse.

«On mise sur une croissance soutenue et majeure du tourisme. Croissance qui va générer des bénéfices en termes de revenus fiscaux pour l'Etat. Ce modèle peut réussir mais certainement pas dans les circonstances actuelles », prévient Pierre Dinan.

Le ministre des Finances semble déterminé à mettre à exécution son projet. La question se pose, cependant, de savoir si ce ne serait que la énième de ces fameux hubs qu'on nous annonce depuis des années. Et qui finissent par disparaître du champ auditif, portés sur la civière des projets colmatés et bâclés...


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