Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Un désastre écologique

La baie des Hann (dakar) est toujours victime de la pollution, en dépit de quelques efforts fournis par les autorités municipales et étatiques dans le domaine du nettoiement. Durant trois ans (2006-2009) une société s'est occupée de la propreté de la baie. Son contrat arrivé à expiration, elle est remplacée par une autre. Seulement, pour dépolluer la Baie, il en faut plus, en trouvant une solution au problème du Canal 6 qui déverse tous les jours dans la mer les égouts des hôpitaux, des industries et des abattoirs. Un repas empoisonné pour les rapaces qui se disputent les déchets putrides. Cette baie qui faisait naguère la fierté des Dakarois, grâce à la douceur de ses eaux et la beauté de son sable, est devenue la « baie de cochon », pour parler comme le journal « L'autre Afrique » dans son édition du 17 au 30 juin 2002.

Alé Ndiaye, la cinquantaine, un poste radio collé à l'oreille gauche, se promène sur la plage. Les yeux rivés sur le lointain horizon, l'homme a l'air concentré sur ce qu'il écoute ou préoccupé par l'état de la baie de Hann, un espace qui l'a vu naître et grandir. Il vient de poser un regard sur un tas d'ordures. Puis, subitement, son visage se renfrogne. Mais, c'est un homme désarmé, qui affiche son incapacité à apporter la moindre solution face à un problème qui le ronge profondément.

Jadis, lieu de repos pour les Sénégalais plus ou moins nantis, du fait de l'air frais qu'on y respirait, la baie de Hann a depuis lors été victime de nombreuses agressions qui sont aujourd'hui à l'origine de sa dégradation. La blancheur du sable fin de la plage, dont les grains scintillaient sous les rayons solaires, faisait courir tout le monde. La baie de Hann a concurrencé, disent les plus nostalgiques, la plage mythique de Rio de Janeiro, qui de nos jours fait l'objet d'une affluence incontestée, et constitue la destination préférée de ceux qui ont besoin de changer d'air.

Quelques années plus tard, la baie de Hann est comparée à Mbeubeuss, le plus grand dépotoir d'ordures du Sénégal. La vie y est devenue presqu'impossible avec ces tas d'immondices sur la plage. Les odeurs pestilentielles qui s'y dégageaient, avaient fini par transformer complètement le cocktail parfumé des cocotiers et de la brise de mer, en une combinaison chimique suffisant pour empoisonner l'oxygène indispensable à la vie.

La baie est-elle maudite ?

Après le passage éphémère d'une entreprise de nettoiement qui a redonné le sourire chez les riverains, la baie de Hann a encore renoué avec l'insalubrité. Des bouteilles en plastique, des branches de palmiers, des bassines et des seaux troués, du poisson pourri, composent le nouveau visage de la baie. Et le plus spectaculaire de tous ces éléments qui rentrent dans la pollution de l'espace, est la présence de résidus de gasoil et d'essence. L'odeur dégagée par ces produits, qui ont transformé la couleur du sable de la plage en un ancien entrepôt de charbon, fait croire à une station d'essence.

Et sur le tas de poissons pourris qui jonchent le sol, une impressionnante population de vers a fini de planter son décor.

Sur cette plage polluée, se développe le commerce des produits de mer. Tout, ici, indique qu'on est dans un village de pécheurs. Des épaves de pirogues sont visibles le long de la berge, obstruant, par endroits, l'accès à la mer.

Des traces de roues ont pu déterminer le passage d'une voiture de ramassage des ordures.

Les vrais responsables

Du maire Babacar Mbengue, au chef d'exploitation du quai de pêche Abdou Karim Ndiaye dit Lippo, en passant par les populations, les témoignages sont les mêmes. La première responsabilité dans la pollution de la baie de Hann est imputable aux riverains. Selon Babacar Mbengue, l'édile de la commune d'arrondissement de Hann Bel Air : « les populations sont les premières pollueuses de la localité ». Cette accusation est réitérée par Lippo, le chef d'exploitation du quai de pêche qui soutient que « les populations attendent la tombée de la nuit pour commettre leurs forfaits. Et lorsqu'elles sont prises la main dans le sac, elles vous lancent sur la figure : « la plage, c'est un bien public ; elle n'appartient à personne ». Les actes des populations sont assimilés à de l'indiscipline selon Alé Ndiaye, un riverain rencontré sur la plage. Il a souligné que « ce sont les riverains mêmes qui viennent déverser les ordures ménagères sur la plage. Et elles sont les premières à indiquer la passivité des autorités étatiques par rapport à ce problème. »

Même remarque de la part de Issa Gueye, secrétaire municipal à la mairie de Hann-Bel Air qui estime qu' « il y a trois acteurs qui participent à la pollution de la baie. Les riverains sont au premier plan »

Les pêcheurs sont aussi indexés dans cette pollution. Le chef d'exploitation du quai maintient que « les pêcheurs ne nettoient pas la plage après avoir débarqué le poisson dont les invendus pourrissent sur les lieux. » Et Lippo d'ajouter que « c'est dans la mer qu'ils jettent les restes du poisson invendu qui est en retour rejeté par la mer. »

Ce dernier facteur est incontrôlable car la position géographique de la Baie est aussi un handicap. Lippo Ndiaye soutient que « la baie est une sorte de cuvette. Les saletés qui sont déversées dans les zones de Rufisque, Bargny et Gorée sont transportées vers Hann par la houle et se déposent sur la plage.(voire document de la DEEC) »

La faute au Canal 6

Mais le pire de tout ce qui participe à la pollution de la Baie de Hann, est le Canal 6

Si, de tous les éléments qui participent à la détérioration de la plage de Hann, il y en a un qui empêche les autorités municipales de dormir, c'est bien le Canal 6. Le seul - des 13 canaux à ciel ouvert installés dans Dakar pour l'évacuation des eaux pluviales - à se déverser sur la plage de Hann.

Une visite sur les lieux a permis de constater que le canal draine beaucoup de saletés sur son passage. L'eau de pluie qui y coulait, était obstruée par différentes sortes de débris. Selon Issa Gueye, le secrétaire municipal de Hann Bel Air, « ce ne sont pas les populations de Hann Marinas qui déversent leurs ordures ménagères dans le canal. Cela provient de Colobane ». C'est en dressant le circuit qu'emprunte le Canal 6, d'une longueur de quatre kilomètres, que le secrétaire municipal a édifié sur la provenance des déchets qui y sont déversés et qui viennent se jeter sur la plage de Hann. Issa Gueye soutient que « les garagistes et mécaniciens de Colobane déversent des huiles mortes dans le canal. Mais il y a aussi la présence d'habitations spontanées le long du canal. Certaines d'entre elles ont leurs fosses septiques branchées directement sur le canal. » Et le secrétaire municipal d'ajouter qu' « il y a des branchements clandestins de la part des industriels. Ces derniers ne prennent même pas la peine de traiter les déchets qu'ils déversent. »

Le silence bavard des industriels

Par rapport à cette pollution par les industriels, Lippo Ndiaye, le chef d'exploitation du quai de pêche est allé plus loin en précisant que « Acétylène Ségoa, Cstm, entre autres industries, rejettent des produits toxiques. Ces déchets expliquent l'apparition de plusieurs infections dermiques. »

Le Canal 6 a été la raison principale d'une rencontre, le lundi 16 Août 2010, à la municipalité de Hann Bel Air, entre la Ville de Dakar, la Municipalité et les représentants des industriels dont les canalisations sont branchées, parfois de manière clandestine, sur le Canal 6.

Les autorités sont conscientes de l'importance du niveau de pollution par le biais du canal. Selon Babacar Mbengue, l'édile de la commune d'arrondissement de Hann-Bel Air, « la solution définitive qui réglerait le problème de la pollution de la Baie de Hann c'est de résoudre la question du Canal 6 qui représente 80% des pollueurs ».

Au sortir de la rencontre, les industriels interpellés n'ont pas voulu répondre à nos questions prétextant que « le programme est en cours. C'est prématuré d'en parler, car il reste encore des points à discuter. »

Etienne Diatta, le Major adjoint des services d'hygiène, venu représenter la préfecture de Dakar s'est permis de lever un coin du voile en signalant qu' « ils ont discuté du canal et des déchets qui y sont déversés . » Selon Etienne Diatta « la première mesure à considérer a été le curage, dans les plus brefs délais, du canal ». Revenant sur les branchements clandestins, le Major adjoint note que « des mesures drastiques sont prises par rapport aux branchements clandestins. Si toutefois, il arrive que des industriels ne respectent pas les règles établies, des sanctions seront appliquées. » Si le Canal 6 représente la plus grande partie dans la pollution de la baie, les autres facteurs ne doivent pas être occultés. Comme le canal, ils méritent une attention particulière pour la résolution définitive de l'équation de la Baie de Hann.

Les travaux d'assainissement de la Baie

Plusieurs entités interviennent dans la dépollution de la Baie de Hann. Associations culturelles, associations de pêcheurs, populations bénévoles s'activent autour de la question de la salubrité de la baie. Selon Abdou Karim Ndiaye dit Lippo, le chef d'exploitation du quai de pêche, « une Ong du nom de Sen environnement avait entamé un travail remarquable pour la dépollution de la baie en 2006. C'est un projet qui a pris fin en 2009. Et depuis, la baie a renoué avec les saletés ». Salué par les populations, le projet a grandement participé au nettoiement de la plage. C'est d'ailleurs ce qu'affirme Alé Ndiaye, un riverain qui soutient « ne pas savoir les raisons de l'arrêt des travaux d'assainissement ». Les autorités municipales, interpellées sur la question de la gestion du programme de dépollution de la baie par Sen environnement, n'ont pas apporté de réponses précises. Elles avancent que le contrat de cette société est arrivé à expiration.

Depuis lors, une autre entreprise de nettoiement a pris le relais. Le maire de Hann-Bel Air déclare : « nous avons sollicité la mairie de Dakar car notre budget ne peut couvrir les travaux d'assainissement de la baie. Nous n'avons pas les moyens d'y arriver ». Et l'édile de Hann d'ajouter que « c'est en ce sens, que dans son objectif de nous accompagner, la mairie de Dakar a contracté les services de ADK, une entreprise privée de nettoiement qui désormais s'occupe de la baie. »

Le maire a aussi apprécié la logistique mise en place pour assurer le travail. Il a aussi souligné que « les travaux viennent de démarrer, mais leur efficacité ne pourra être constatée que d'ici à trois semaines. Ce n'est qu'en ce moment que l'on pourra en juger. »

Préservons notre environnement

Un appel a été lancé par le maire à l'endroit de la population pour la préservation des acquis, leur priant « d'avoir un comportement citoyen en préservant la baie et de se déployer d'avantage pour son entretien. » La Baie de Hann commence à se refaire une toilette avec le concours de plusieurs participants. Mais une chose est sûre, l'on peut amener toutes les sociétés de nettoiement du monde entier, si les populations ne coopèrent pas, en faisant de la préservation de cet environnement une surpriorité, la baie sera toujours à la merci de la pollution.


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