La Presse (Tunis)

Tunisie: L'entreprise tunisienne et le secteur bancaire après la révolution - Passer de la défensive à l'offensive

L'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (Utica) a organisé, hier, une rencontre sur le thème «Les entreprises et les banques après la révolution», en présence de M. Mustapha Kamel Nabli, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), de PDG de banques tunisiennes et de chefs d'entreprises.

Lors de son allocution d'ouverture, Mme Wided Bouchamaoui, présidente de l'Utica, a notamment souligné que «la réussite d'une économie est tributaire, entre autres, d'un concours d'efforts et de partenariats entre ses différents opérateurs et en particulier la banque, le principal financier, et l'entreprise, moteur de l'économie.

En Tunisie, le partenariat entre le monde des affaires et le système bancaire a été toujours marqué par des relations exemplaires entre le chef d'entreprise et son banquier basées sur un esprit de partenariat gagnant-gagnant, et c'est grâce à cet esprit que l'économie nationale a réussi à réaliser des performances remarquables au cours des dernières années».

Banquiers et chefs d'entreprise, main dans la main

Concernant le contexte actuel et son impact sur la relation liant le couple banquier-chef d'entreprise, Mme Bouchamaoui estime que «dans la conjoncture délicate que vit notre pays depuis quelque temps, la question de la relation entre l'entreprise et la banque est encore plus importante pour réussir ensemble à relancer l'économie nationale après la révolution.

Certes, le contexte de révolution que nous vivons depuis le 14 janvier nous a permis de nous libérer, d'espérer des lendemains meilleurs, et d'être plus déterminés à bâtir une Tunisie nouvelle basée sur les valeurs de la démocratie et de la dignité».

A propos de la régression de croissance qu'a connue le pays suite aux dommages collatéraux qui accompagnent toute révolution, la présidente de l'Utica relève que «sur le plan économique, nos espoirs ont été freinés par une régression de l'activité économique accentuée par les incidents survenus de part et d'autre au lendemain de la révolution et les perturbations sociales qui ont touché plusieurs entreprises dans différentes régions.

Aujourd'hui, nous sommes confrontés à certains obstacles qui risquent de retarder encore notre relance économique, mais nous demeurons persuadés qu'ensemble, nous pourrons certainement changer la donne et réussir à réaliser les objectifs de notre révolution».

Quant au nouveau rôle que doivent jouer le chef d'entreprise et les banquiers dans la nouvelle Tunisie, Mme Bouchamaoui voit les choses comme suit : «Dans ce cadre-là, le chef d'entreprise et le banquier auront un rôle très important à jouer. Ils sont appelés à mettre la main dans la main, à se rapprocher davantage, et à veiller à rebâtir leur partenariat gagnant-gagnant avec plus de confiance et plus de transparence afin de contribuer à leur manière à la réussite de la révolution.

Nous espérons, ainsi, voir, notre partenariat se renforcer de plus en plus avec un nouvel esprit, de nouveaux mécanismes et de nouveaux outils permettant à la fois le développement de l'entreprise et la réussite de la banque».

Et comme mesures à prendre, la présidente de l'Utica a invité les PDG des banques tunisiennes et les chefs d'entreprise «à se réunir une fois tous les six mois pour examiner l'évolution de la croissance économique du pays, et débattre des moyens à mettre en oeuvre pour la développer davantage, et aussi pour renforcer le rapprochement entre l'entreprise et la banque».

Quant à M. Mustapha Kamel Nabli, il va directement au fond des choses en soulignant avec clarté et précision : «Comment dépasser les difficultés qui paralysent l'économie tunisienne actuellement ? Tout d'abord, le secteur de l'économie mérite qu'on lui accorde toute notre attention.

En effet, durant les six derniers mois, tout le monde s'est focalisé sur la question sécuritaire du pays, la transition démocratique et politique. Et le volet économique n'a occupé qu'une place secondaire dans les débats et les discours politiques.

Je pense que l'économique doit occuper une meilleure place dans cette période de transition car le développement économique aura systématiquement des répercussions directes sur le politique.

Je pense que le processus politique peut courir le risque d'être affecté négativement et il sera en danger si l'économie ne retrouve pas sa vitesse de croisière. Deuxièmement, il est vrai que ces derniers mois, on a observé un certain réveil de l'activité économique.

Ainsi, il est de notre responsabilité de renforcer ce réveil pour ne pas accuser une rechute. Avec une croissance qui tourne autour de -3,3% (lors du premier semestre de 2011), le gouvernement et les politiciens doivent faire de l'économie la pierre angulaire de leurs programmes.

Pour le deuxième trimestre de 2011, la baisse ne dépassera pas 0%. Certes, plusieurs actions et mesures ont été mises en oeuvre pour encourager le financement des projets, mais il ne faut pas rester aussi dans la défensive. Il faut passer maintenant à l'offensive et renforcer les indicateurs positifs qui commencent à bourgeonner».

Et comme analyse de la situation actuelle de l'économie tunisienne, le gouverneur de la Banque centrale a précisé : «Nous vivons actuellement dans un climat révolutionnaire, qui a parmi ses objectifs la possibilité de vivre dans un Etat démocratique et surtout changer la gouvernance du pays. Cette nouvelle gouvernance a comme finalité d'offrir un cadre économique propice à l'investissement et un climat idéal pour booster l'entrepreneuriat.

Certes, ces derniers mois, ce climat était assez précaire vu le flou total qui règne dans la sphère politique tunisienne sans parler des répercussions négatives de la crise libyenne.

Mais malgré un tel climat, il est impératif de restaurer la confiance chez les chefs d'entreprise et les investisseurs et surtout prendre des risques. Enfin, il faut préparer une bonne planification et mettre en place une assise solide et favorable aux investissements pour assurer notre avenir».

D'autre part, M. Nabli a mis en exergue la nette progression des crédits débloqués durant les cinq derniers mois. Une évolution de 7% et chiffrée à 2600 millions de dinars en matière de prêts bancaires (dont 40% de crédits impayés et 50% de nouveaux crédits).

Il a jouté : «On a voulu maintenir un bon rapport entre les banques et les entreprises afin de préserver la capacité productive du pays. Parallèlement, au cours des six premiers mois de l'année 2011, la Banque centrale est parvenue à débloquer environ 2.800 millions de dinars en matière de refinancement avec des ressources de la banque qui demeurent stables.

Cette politique nous a permis de garder le cap et sortir de la zone du danger avec le minimum de dégâts. En revanche, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problèmes. Il faut penser surtout à rééchelonner les dettes. On a beaucoup de choses à faire».

Risque de délocalisation

des entreprises étrangères

De son côté, M. Hichem Elloumi, chef d'un groupe industriel, a rappelé que le pays court un risque énorme s'il n'accélère pas le rythme de l'investissement. Selon lui «l'économie tunisienne a été prise en otage par les mouvements sociaux.

Le climat social a été marqué par une véritable surenchère entre les syndicats (Ugtt et le nouveau venu sur la place syndicale : La Confédération Générale Tunisienne du Travail (Cgtt) et les travailleurs.

Face à ce constat, plusieurs groupes, à l'instar de Yazaki qui a enlevé déjà 400 emplois, Volkswagen, PSA, Peugeot et autres constructeurs automobiles menacent de quitter pour s'implanter dans d'autres pays, comme le Maroc, la Libye ou la Turquie. Car quand une entreprise décide de délocaliser ses activités d'un pays cela ne peut prendre qu'un mois».

Il a, sur un autre plan, pointé du doigt l'ensemble des mesures qui ont été prises par l'Etat, suite à la Révolution, qui selon lui «restent floues et ne répondent pas aux besoins des entreprises». Il a par ailleurs déclaré : «Les mesures prises par l'Etat étaient trop tardives, surtout au niveau de l'indemnisation des entreprises sinistrées. On a besoin d'une intervention plus rapide.

Les efforts doivent être jumelés entre les banques et l'Etat. Il faut aider les entreprises qui ont stoppé leur production à reprendre leurs activités. Rappelons qu'en pleine révolution, alors que le couvre-feu était de mise, une grande majorité des entreprises ont continué à travailler à plein régime et ce malgré les risques encourus. Ces entreprises n'ont pas aussi arrêté les exportations tunisiennes.

N'oublions pas que malgré la crise actuelle, les indicateurs de l'export tunisien se chiffrent autour de 14%». Concernant la question du chômage qui reste le talon d'Achille de l'économie tunisienne et l'un des plus grands défis de notre pays, il a précisé : «Le pays compte, aujourd'hui, 700.000 chômeurs sans oublier les 80 mille nouveaux diplômés qui viennent s'ajouter à la liste chaque année.

Des milliers d'emplois ont été déjà supprimés et la situation économique du pays se complique davantage. Et c'est à l'Etat d'intervenir pour résoudre ces problèmes. Les entreprises ne peuvent pas résoudre le problème unilatéralement. L'Etat doit défendre les investisseurs. Sa réaction doit être rapide et la priorité doit être accordée aux entreprises».

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