Curieux destin que celui de « Diop le bouquiniste ». Diplômé en Sciences économiques dans l'une des universités les plus prestigieuses de France, il s'est retrouvé dans la vente de livres d'occasion au « couloir de la mort » de l'Ucad.
Au milieu de ses livres, Ousmane Diop se déplace comme un poisson dans l'eau. Cet amoureux des belles Lettres farfouille et vous trouve presque tout dans ses étagères. Si ce n'est parmi les centaines de bouquins soigneusement rangés dans trois armoires, il vous dénichera quelque chose sur la grande table qui trône au milieu de sa librairie de rue.
Installé sur le « couloir de la mort » au campus de l'Ucad, juste après la librairie Clairafrique, celui qu' étudiants et enseignants nomment affectueusement «Diop» fait partie du décor de cette célèbre longue route qui mène à la Faculté des Lettres.
L'homme ne passe pas inaperçu. Barbe grisonnante de trois jours, regard avide, la carrure bien charpentée, toujours en casquette et en cravate, ce polygame et père de six enfants a l'habitude d'accueillir ses clients avec un sourire avenant qui laisse entrevoir une dent en argent au coin de la bouche. Besoin d'un livre rare sur le marché, ne vous en faites pas, faites un tour chez Diop. Vous avez toutes les chances de le dénicher là-bas.
Les premiers agendas fabriqués localement
D'ailleurs, c'est comme ça que lui est venue l'idée d'investir le créneau de la vente de livres alors qu'il était au chômage : «à un moment de ma vie, j'étais au chômage et j'avais toujours un livre sur moi pour lire, histoire de me changer les idées.
Je me suis rendu compte qu'à chaque fois, les gens me demandaient où je prenais mes livres, parce qu'ils étaient rares. Alors je me suis dit qu'il devait y avoir un problème de disponibilité de livres à Dakar ».
Et pourtant, rien ne prédestinait ce « Boy Dakar » qui est né et a grandi au Point E, à la vente de livres. Bac en poche, il avait filé en France où il a décroché un diplôme en Sciences économiques à l'Université de Lyon 2.
A son retour au Sénégal, il travailla d'abord dans une imprimerie de la place avant de créer sa propre boîte « La reliure dakaroise » qui fit long feu. Diop n'a pas perdu espoir pour autant. Il a été le premier Sénégalais à avoir confectionné des agendas dans notre pays.
C'est son fait d'armes ; cela doit être connu. Il y tient comme à ses livres. Une nouvelle expérience en Europe n'a pas permis à ce sexagénaire de se relever de son échec. Il retourne au Sénégal et allonge la liste des chômeurs. Jusqu'à ce jour de l'an 2000, quand le destin l'a poussé dans ce qu'il appelle aujourd'hui « le plus beau métier du monde ».
Explications : « je m'en sors très bien. On gagne sa vie honnêtement, on rencontre des gens merveilleux, intéressants, des intellectuels de haute facture et on est toujours porté par la passion ». Le fonds documentaire de Diop est principalement alimenté par sa collecte dans les marchés de Dakar.
Il est également constitué grâce aux étudiants qui ont besoin de changer leurs livres. Il y a également les professeurs qui rentrent dans leur pays ou qui vont à la retraite qui me proposent leurs livres. Sans oublier les gens qui se rendent compte qu'ils ont une tonne de livres à la maison dont ils veulent se débarrasser.
Beaucoup d'étudiants lui sont redevables. «Etant un passionné de la recherche, j'encadre pleins de maîtrisards, de doctorants dans leur recherche documentaire. Ce n'est pas parce qu'ils sont en quatrième année ou plus qu'ils savent pour autant chercher les bons livres », soutient le bouquiniste avec un brin d'humour. Quid des livres parfois volés qu'on viendrait lui proposer ?
Avec un sourire en coin, Diop lâche une boutade : « un adage qui dit qu'il n'y a pas un bouquiniste qui n'ait pas fait la prison ». Rassurez-vous, lui, il n'a pas encore connu les affres de la geôle. Dieu merci.
C'est juste pour dire que bouquiniste, ce n'est pas seulement le plus beau métier du monde, c'est aussi un métier à risques. Ne dites pas concurrence déloyale à l'égard des librairies ayant pignon sur la rue. Dites plutôt complémentarité. Car selon Diop : « cette librairie vend des livres neufs, moi je vends des livres d'occasion, même s'il arrive que j'en vende des neufs.
En tant que Secrétaire général de l'association des prestataires de services de l'Ucad, le vÅ"u le plus cher de « Diop le bouquiniste » est de mener à son terme le projet de faire du « couloir de la mort », un couloir de l'excellence, en encourageant l'installation d'une quinzaine de bouquinistes qui rendraient à l'Ucad son lustre d'antan. Vaste chantier.
Comments Post a comment