L'Institut français de Ouagadougou a eu la lumineuse idée de sonder les origines de la musique moderne burkinabè. De cette plongée dans la période 60 à 80, il est né un livre, une expo-photo et un concert des anciennes gloires de notre musique. Les années n'ont entamé ni le talent ni la fougue des papys.
Une expo de photos avant et maintenant
Dans l'espace de la Rotonde, se tient jusqu'au 8 février 2012 une expo-photos vintage sur les pionniers de la musique burkinabè. Une véritable balade dans le passé. On s'y promène avec le sentiment d'avoir découvert la cantine de grand-père (non pas remplie de devises, mais contenant de vieux disques de vinyle sentant la naphtaline). Des pochettes de 45 et de 33 tours des années 60/70 qui ont été agrandies et accrochées en cercle. Un trésor ! On y voit Georges Ouédraogo, dans sa tenue anthracite de scène avec un soleil et ses rayons argentés sur le torse, les bras tendus comme un Christ en lévitation. Et Youssouf Compaoré en jeune hippie psychédélique, Abdoulaye Cissé en blouson cuir et guitare en main avec quelque chose de Johnny Halliday. Et Samboué Jean Bernard, et Tidiane Coulibaly, tous à peine sortis de l'adolescence.
Au mur, des photos de buste de ces artistes prises cette année. Plusieurs décennies après ! Des photos qui révèlent que les années sont passées sur certains tel un mauvais vent, arrachant les cheveux par poignées, blanchissant les crêtes et les mentons, ravinés les visages de milliers de sillons...Mais plus que l'âge, ce doit être le fait d'avoir vécu en sybarites et brûlé la vie par les deux bouts, d'avoir été plus cigale que fourmi qui leur donne cet air avec une buée de tristesse dans l'oeil. Seul Cissé Abdoulaye a réussi à passer entre les années sans prendre une ride. Avec son éternelle jeunesse, il fait penser au Dorian Gray d'Oscar Wilde.
Après avoir fait le tour des photos qui montrent la fatigue physique des pionniers, on se demande bien ce qu'il reste des sublimes voix qui ont enchanté les deux premières décennies de l'indépendance. Et on reste perplexe sur leur capacité à pousser la chansonnette, vu que l'empilement des années érode les cordes vocales ; celles-ci ont sûrement perdu de leur souplesse et, en plus, le souffle s'est raréfié. Pourtant, on sait que le chant est affaire de pneumatique ! Dans ces conditions, si on piaffe d'impatience de retrouver les papys sous les spotlights, on appréhende ce come-back avec en tête le scénario de retour des vieux champions du ring : quelques swings dans l'air pour faire illusion, un jet d'éponge et c'en est fini du rêve. Pathétique !
Quid du concert ?
C'était un concert fort attendu. Qui s'est joué à guichets fermés. Avec un public de plusieurs générations. Les vieux nostalgiques du Volta Jazz et de l'Harmonie voltaïque, ceux qui avaient vingt ans à l'époque des indépendances voisinaient avec des hommes ayant l'âge de leur fils et des tout jeunes. Tous conscients d'assister à un évènement historique, heureux comme qui se prépare à voir dans le ciel la queue flamboyante de la comète Halley. Ce qui arrive une fois tous les soixante-treize ans, c'est-à-dire une fois dans une vie.
Accompagnées par les Elites du Faso et les cuivres d'Alpha Vindou, neuf gloires nationales vont se succéder sur scène. Toutes ont conservé la voix intacte. Tour à tour, Bamogo Jean Claude, Issouf Compaoré, Georges Ouédraogo et les autres ont enflammé le public qui n'hésite pas à reprendre les tubes qui ont baigné leur enfance. On retiendra le timbre si particulier de Moustafa Maïga : un filet de voix qui se déploie comme un fil d'araignée sur les cuivres et, de cette extrême fragilité, il se dégage une sensation qui vous remue durablement.
Si certains avaient la démarche un peu lourde ou traîenante, tels Georges Ouédraogo affecté d'une légère claudication et To Finley s'appuyant sur une béquille, les corps retrouvaient parfois des gestes oubliés ou profondément enfouis. Ainsi de Bamogo Jean-Claude qui, touché par le souffle de la liesse, a déroulé un déhanché digne d'un James Brown. Ou To Finley se mettant à jerker au final, oubliant qu'il a exécuté son tour de chant, cloué sur une chaise à cause d'une jambe malade !
Ailleurs, pour cette subite guérison, on aurait crié alléluia ! Youssouf Compaoré aussi stupéfait par son aisance à bouger son corps de plus d'un quintal. A le voir se mouvoir avec la légèreté d'une plume, on pense aux vers de Baudelaire. Sa tête d'enfant se balançant avec la mollesse d'un jeune éléphant. Le public, lui, a éprouvé le vertige du Bâteau ivre car plus léger qu'un bouchon [il] a dansé sur les flots du souvenir avec ces papys qui ont l'art d'évoquer les minutes heureuses de notre passé musical.
Les voix du passé iront à Bobo ressusciter l'époque glorieuse du Volta Jazz et des orchestres. Les airs des premiers tubes danseront dans le ciel nocturne de Sya. Et beaucoup remarqueront que de grandes voix de l'Ouest manquent à l'appel : celles du cheminot Tidiane Coulibaly et de Samboué Jean Bernard. Mais ils les retrouveront sur le CD associé au livre de Florent Mazzolin, «Burkina Faso : Musiques modernes voltaïques». S'il faut saluer cette entreprise de l'Institut français de Ouagadougou qui sauve ainsi de l'oubli un pan important de notre histoire musicale, il faut néanmoins regretter qu'un demi-siècle après notre indépendance, ce soit la coopération française qui se retrouve seule sur le terrain de la préservation de notre patrimoine musical.
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