Le Soleil (Dakar)

1 Mars 2012

Sénégal: Elections , une histoire de 164 ans

opinion

L'élection est pratiquée, au Sénégal, depuis l'empire du Fouta, avec Thierno Souleymane Baal, mais les Sénégalais votent en réalité depuis 164 ans. Par-delà l'ancienneté, l'histoire électorale du pays a connu plusieurs fortunes qui démontrent à la fois une richesse et une solidité. Elle est loin l'époque où seuls les mulâtres votaient au Sénégal, surtout à Saint-Louis. C'était en 1848, année où cette colonie d'Afrique occidentale devait être représentée au Parlement français.

Cette restriction, qui dura 20 ans, fut supprimée en 1868 avec l'extension du système de vote à trois autres communes que furent Gorée, Dakar et Rufisque. Cette période des quatre communes faisait d'ailleurs que seuls les habitants de ces villes étaient des citoyens français, à côté des autres Sénégalais considérés comme de simples indigènes. Malgré l'étroitesse de ce cercle d'expression, le pays a connu plusieurs hommes qui s'affrontaient, sans merci, pour se disputer le pouvoir et défendre leurs concitoyens. Il y'a eu d'abord, Blaise Diagne, le premier député noir, et Carpot.

Ensuite d'autres hommes comme Lamine Guèye, Ngalandou Diouf, Léopold Sédar Senghor, Abass Guèye, Seydou Diaraf Ndao, Djim Momar Guèye, Edouard Diatta, Dembo Coly, Emile Badiane, Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye et Maurice Guèye. Plus tard les Ahmadou Cissé Dia, Maguette Lô, Mady Cissoko et tant d'autres contemporains qui ont marqué l'histoire politique de ce pays. Celle-ci a pris parfois des allures syndicales, avec des cheminots comme Aynina Fall, Boubacar Sarr et Ibrahima Sarr qui, à travers leur grève de 1947, ont lutté aux côtés des hommes politiques pour, principalement, obtenir l'indépendance du pays. C'est dire que la lutte politique pour l'indépendance et celle sociale visant l'amélioration des conditions de travail et de vie des Sénégalais se confondaient face à l'ennemi commun qu'était le colonisateur français.

Divergence

Bien que les objectifs de la lutte fussent communs, on assista, néanmoins, à des divergences sans doute liées aux différences d'approche et luttes de positionnements. C'est ainsi que, par exemple, Lamine Guèye finit par avoir un différend avec Senghor qu'il avait, pourtant, introduit en politique.C'est en 1957 que l'exclusivité du vote, accordé depuis 1868, au quatre communes fut levée. Depuis, chaque Sénégalais a le droit de s'exprimer par les urnes sur le choix des dirigeants politiques du pays. C'est ainsi que la vie politique gagna en intensité, parsemée qu'elle était par des incidents et des querelles, parfois meurtrières.

On se rappelle la bataille sanglante de Kagnobon, en Casamance, de 1951 où Ngalandou Diouf reçu une balle de fusil au pied pendant qu'il accompagnait feu le président Lamine Guèye. D'autres bagarres sanglantes ont rythmé la vie politique et les adversaires n'hésitaient pas, nuitamment, à bruler des habitations pour défendre leurs causes. Même après l'indépendance, l'adversité politique fut âpre comme le grave conflit entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, en 1962. Il s'agissait, disait-on, d'un coup d'Etat non encore élucidé. C'était l'époque du monopartisme qui était de rigueur, malgré les vives protestations d'autres partis adverses jusqu'en 1974, avec la reconnaissance du Parti démocratique sénégalais (Pds).

De cette époque, on retient le lâche assassinat de l'ancien député maire de Mbour, Demba Diop, en 1967, devant l'Assemblée régionale de Thiès. La grève historique de 1968 qui toucha travailleurs, élèves et étudiants est encore gravée dans les mémoires des anciens, en raison de ses relents politiques. Bien que le pays fût dans un régime monopartisan, les élections présidentielles de 1963, de 1968 et de 1973 avaient connu certains remous. C'est en 1976 que le champ politique fut officiellement élargi avec la reconnaissance, en plus du Ps, du Pds de Me Abdoulaye Wade, du Mouvement des républicains sénégalais (Mrs) de Me Boubacar Guèye et du Parti africain de l'indépendance de Majhmouth Diop.

Ces quatre partis correspondaient, de l'avis du président d'alors, aux quatre courants de pensée devant régir la vie politique qu'au Sénégal. C'est que les premières élections pluralistes furent organisées en 1978. Des élections remportées par le Ps, avec l'entrée, pour la première fois de 18 députés du Pds à l'Assemblé nationale. C'était une période de véritable effervescence politique, avec cette diversité politique que l'on ressentait dans tous les secteurs d'activités. La population, longtemps meurtrie à cause du monopartisme, commençait à prendre goût à la chose politique.

Deux ans plus tard, en fin décembre 1980, le président Léopold Sédar Senghor démissionna au profit de son Premier ministre, Abdou Diouf. C'était l'article 35 de la Constitution, chaudement contesté par le principal opposant de l'époque, Me Abdoulaye Wade. Cependant, les autres hommes politiques, jusque-là terrés dans la clandestinité, commençaient à se faire connaîetre avec l'instauration par le nouveau président, Abdou Diouf, du multipartisme intégral qui coïncida presque avec la reconnaissance du Rassemblement national démocratique (Rnd) du Pr. Cheikh Anta Diop.

C'est ainsi qu'en 1983, quatre partis politiques affrontaient le Parti socialiste (Ps) aux deuxièmes élections multipartites. Il s'agit du Pds de Me Abdoulaye Wade, le Pai de Majhmoud Diop, le Pps du Docteur Omar Wone et le Mdp de l'ancien président du Conseil, Mamadou Dia. Des élections gagnées par le président Abdou Diouf et le Parti socialiste. Avec un nouveau chef, le Ps commençait à faire sa mue avec de nouveaux dirigeants qui prenaient, de plus en plus, la place des anciens considérés alors comme des barons.

Pendant ce temps, Me Abdoulaye Wade luttait toujours contre l'article 35, alors que d'autres opposants baignaient dans l'euphorie du multipartisme politique. Divergences et ententes se croisaient pour relever le niveau du climat politique qui connut ses premiers chocs frontaux en 1988. Cette année-là, les troisièmes élections multipartites, opposant Abdou Diouf, Me Abdoulaye Wade, Babacar Niang et Landing Savané ont été marquées par de violentes contestations ayant abouti à un Etat d'urgence assorti d'un couvre feu, la nuit.

Le président Abdou Diouf et le Ps gagnèrent encore, ces élections présidentielles et législatives. Le pays fut ainsi plongé dans une vive tension politique, accentuée par d'autres événements malheureux comme le différend frontalier sénégalo- mauritanien de 1989 avec ses nombreux morts ainsi que la catastrophe industrielle de la Sonacos à Dakar et l'accident aérien d'Arabie saoudite qui avait coûté la vie à 93 « Jambars » de l'Armée nationale.

Inquiétude

C'est dans ce lourd contexte socio- politique, où l'inquiétude était, pendant deux ans, à la mesure de la vive émotion que le besoin d'apaisement fut mieux senti. Le président Abdou Diouf, victorieux de la présidentielle de 1993 aux côtés de cinq autres leaders de partis et du premier candidat indépendant, Me Mamadou Lo, accepta d'ouvrir son gouvernement à d'autres opposants. En plus de Me Abdoulaye Wade et ses hommes intégrés depuis 1991, ce gouvernement, dit «de majorité présidentielle élargie», produira un Code électoral consensuel, grâce à la médiation du juge feu Kéba Mbaye.

Ce nouveau code fut automatiquement envoyé à l'Assemblée nationale pour faire l'objet d'une loi. C'est avec ce code que l'élection présidentielle et celles législatives de 1993 furent séparées, pour la première fois, et le mandat présidentiel limité à deux. Le gouvernement enregistra à la suite des joutes électorales, d'autres opposants comme Abdoulaye Bathily de la (Ld-Mpt) et Amath Dansokho du (Pit).

Le Sénégal allait connaîetre ainsi une accalmie sociopolitique jusqu'en 1998, année des élections législatives qui ont permis de diversifier, davantage, l'Assemblée nationale, avec l'arrivé des députés de l'Afp de Moustapha Niasse, de l'Urd de Djibo Kâ, sans compter ceux de la Cdp du Pr. Iba Der Thiam, de la Ld-Mpt et du Pit. Cette ambiance politique était les prémices de l'historique présidentiel de 2000, précédée de plusieurs manoeuvres politiques.

Malgré tout, le vieux opposant, Me Abdoulaye Wade, remporta cette élection, consacrant, pour la première fois, l'alternance au sommet de l'Etat. Une forte surprise pour le leader du Pds qui venait de voir le couronnement de ses 26 années de lutte pour une véritable démocratie au Sénégal. Cette « présidentielle » du nouveau millénaire marqua également un renouveau politique, car en dehors des candidats traditionnels comme Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, il y a eu, au premier tour, d'autres comme Moustapha Naisse et Djibo Kâ, deux leaders issus d'une dissidence au sein du Ps.

Trois autres candidats indépendants, Ousseynou Fall, Mademba Sock et Cheikh Abdoulaye Dièye étaient également en lice. Il a fallu un second tour pour départager Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, ce dernier ayant pris le meilleur sur le premier, grâce surtout à l'apport de voix de l'Afp. Moustapha Niasse fut ainsi le premier Premier ministre du gouvernement de Me Abdoulaye Wade, dans une alliance qui dura moins d'un an.

Il y a eu, en 2001, un référendum pour la révision de la Constitution de 1963, avant les échéances législatives de 2002 et la présidentielle de 2007.Une période très troublée avec le nouveau pouvoir qui a essuyé des affrontements avec ses partisans d'hier, devenus des opposants depuis presque le début de la décennie. C'est ainsi que la deuxième élection de Me Abdoulaye Wade, en 2007, fut, simplement contestée par l'opposition qui boycotta, par la suite, les élections législatives organisées en juin de la même année.

Néanmoins, les députés du Pds furent, en majorité, à l'Assemblée nationale, aux côtés d'autres petites formations politiques. Cependant, l'absence de l'opposition, considérée comme la plus significative, a beaucoup influé sur le fonctionnement du Parlement. La relative victoire de ces partis de l'opposition lors des élections locales de 2009, surtout dans les grandes villes, a permis de restituer l'espoir politique.

Retour des votes des militaires

Par ailleurs, il faut noter que les Sénégalais ont manifesté, au fil des années, un intérêt mitigé par rapport à la vie politique. Le collège électoral a beaucoup changé, car, si en 1978 l'électorat n'était que de 1.500.000 personnes, il a légèrement augmenté à 1.932.265 inscrits, en 1988, avant d'atteindre 2.613.028 Sénégalais en 1993. Si en 2000, l'électorat était de 2.725.987, le toilettage du fichier électorat, appuyé par un recensement général, a permis de porter le corps électoral à 4.824.888 personnes.

Cette année, 2012, un nombre de 5.103.297 électeurs étaient attendus aux urnes, le 26 février prochain. Parmi eux, il y a 23.000 militaires et paramilitaires qui accèdent, d'ailleurs, aux urnes depuis 2007. Seulement, l'électorat avec 41,92% est encore faible au Sénégal qui compte plus de 13.000.000 d'habitants. La comparaison est encore plus effarante si l'on tient compte des abstentions et des votes nuls qui sont de plus en plus nombreux, d'une élection à une autre.

Par ailleurs, la vie politique est caractérisée par une certaine bipolarisation, car deux candidats se détachent nettement à chaque élection, laissant loin derrière les autres prétendants au fauteuil présidentiel. C'est ainsi que la première élection présidentielle bipartite de 1978 n'avait vu que feu le président Léopold Sédar Senghor et l'opposant Me Abdoulaye Wade.

Pendant que celle de 1983 opposa, cette fois-ci, le président Abdou Diouf à Me Abdoulaye Wade. Le même rapport avait prévalu lors de la présidentielle de 1988 et de 1993. A chaque fois, les électeurs portaient leurs choix sur les deux candidats les plus en vue.

L'analyse des résultats électoraux permet aussi de comprendre les raisons de l'alternance, survenue en 2000. Remplaçant feu Léopold Sédar Senghor qui avaient eu 82,02% en 1978, alors que son score depuis 1963 était toujours de 100% durant le monopartisme, le président Abdou Diouf avait remporté, en 1983, sa première élection présidentielle avec 83,45%.

En 1988, son taux était de 73,20 %, en 1993 58,40 % et en 2000 41,51%. La décadence était alors observable devant la montée de son adversaire, Me Abdoulaye Wade. Ce dernier a vu son score grimper d'élection en élection, car de 17,38% en 1978, son pourcentage fut de 14,79% en 1983, puis 25,80% en 1988 et 32,03 % en 1993. A l'élection de 2000 qui consacra l'alternance, Me Wade avait obtenu 31,01% au premier tour avant d'atteindre 58,49% au deuxième.

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