Dans le braquage de l'agence Ecobank de Bonaberi survenu dans la nuit du 18 au 19 mars 2011, plusieurs suspects ont été interpellés et, dans la foulée, placés en détention provisoire à la prison centrale de Douala depuis le mois de mai. A Certains d'entre eux, des civils et des militaires notamment, travaillant à la Base navale de Douala, il est reproché un manquement à leurs devoirs et obligations avant et pendant l'attaque fatale de la banque.
Au moment où d'autres sont accusés d'intelligence avec les assaillants. Ce qui n'est pas le cas pour Deekor Nenta. Pêcheur nigérian opérant dans la zone de Kangue, zone où sont passés les braqueurs, après avoir subi des violences physiques, a vu sa bonne foi et sa bonne volonté abusées. Le premier à avoir croisé la route des assaillants et de leurs complices nigérians et camerounais, se retrouve aujourd'hui à la prison centrale de New Bell, sans aucun motif ni chef d'inculpation, qui justifie sa présence en ces lieux depuis plus d'un an, ne lui soit signifié.
Dans cet entretien que nous avons réalisé avec l'intéressé qui vit dans la peur et l'angoisse perpétuelles, le pêcheur né le 18 octobre 1968, livre sa part de vérité, indique les circonstances dans lesquelles il a rencontré les assaillants ainsi que leurs complices et invoque, stressé, les menaces qu'il subit au quotidien aussi bien dans cet univers carcéral que des officiers supérieurs de l'armée qui font pression sur lui, pour qu'il édulcore la vérité.
Pouvez-vous dire qui vous êtes et ce que vous faites dans la vie?
Je m'appelle Deekor Nenta, je suis pêcheur de nationalité nigériane et j'habite à Kangue, un port de pêche qui dépend de Limbe. Je suis âgé de 44 ans.
Et comment un pêcheur qui mène des activités visiblement normales se retrouve-t-il en prison?
Moi-même je ne sais pas. Moi je voulais seulement aider les militaires camerounais à retrouver des personnes qui m'avaient agressé en haute mer le 26 février 2011. C'est comme ça que les Bir m'ont conduit dans leur base ensuite à la Base navale de Douala et on m'a déferré ici à New Bell après un passage au Tribunal militaire de Douala.
Pourquoi ces gens vous ont-ils agressé?
Ces gens-là sont venus me chercher pour que les conduise à Bikekelly, un village nigérian dont je suis originaire; après de longues discussions avec eux, j'ai accepté et sur la route, ils se sont mis à me battre pour que je leur indique plutôt la route qui va à Cap Cameroun.
Racontez-nous en détail cette nuit...
J'étais chez moi à Kangue le 26 février 2011. Je venais de rentrer de la pêche et j'avais faim. Il était environ 21h30. C'est ainsi que je me suis rendu dans un restaurant après avoir enlevé les poissons des filets. Pendant que je mangeais, j'ai entendu des gens crier mon nom chez moi. La tenancière du restaurant m'a aussitôt appelé pour me dire que des gens me cherchent ; je lui ai dit que ces gens doivent venir là où je me trouve. C'est ainsi que j'ai vu trois personnes s'avancer vers moi.
Au milieu de ces gens que je ne connaissais pas, se trouvait deux habitants de Kangue: Rolly et Niamey. Les trois personnes qu'ils ont amenées chez moi étaient toutes des nigérians et ils m'ont demandé de les conduire à Bikekelly qui est un village nigérian dont je suis natif non loin du port de pêche de Manoka. Je leur ai demandé à quelle famille ils appartenaient là-bas.
Et ils vous ont répondu quoi?
Ils m'ont dit qu'ils étaient des frères d'un certain Nelson Obulatey. Mais je me suis rendu compte qu'ils avaient garé leur pirogue derrière la maison de Rolly et j'ai voulu savoir pourquoi ils l'ont garée là-bas plutôt que de le faire au niveau du quai d'embarquement où tout le monde le fait d'habitude. Ils m'ont dit qu'ils transportaient le «zoua zoua» (carburant de contrebande) et qu'ils avaient peur d'être arrêtés pour cela par la gendarmerie.
Et ensuite?
J'ai demandé qu'ils me donnent 25 000Fcfa pour le carburant afin que je les accompagne à Bikekelly avant que je ne monte dans la pirogue. Ils ont dit qu'ils me donneraient cette somme une fois dans leur embarcation. Ce que j'ai refusé. Rolly a insisté et s'est proposé de me donner cet argent lui-même après l'avoir pris chez sa femme. Les gens sont intervenus pour me supplier d'accepter et c'est après que les gens m'ont supplié que j'ai accepté enfin de monter dans la pirogue.
Qu'est-ce-qui se passe à votre arrivée à Bikekelly?
Nous n'arrivons pas à Bikekelly. Pendant que nous sommes dans la nuit noire en haute mer, j'aperçois subitement des lumières de lampes torches qui m'éblouissent. Lorsque mes yeux s'accoutument à la lumière, je vois des hommes lourdement armés, habillés en tenue militaire. A leur accent, je comprends qu'ils sont des nigérians.
Une voix demande avec autorité : «Vous avez mis long, qu'est-ce que vous faisiez là-bas comme ça?» Et un homme tenu à côté de moi répond aussitôt en me pointant du doigt: «C'est cet homme qui nous perdait du temps.» C'est alors qu'ils m'empoignent, et se mettent à me bastonner durement dans la pirogue; ils m'immobilisent et m'emmènent avec eux.
Là c'est un enlèvement...
Oui.
Et après qu'est-ce qui se passe?
Chemin faisant, ils me disent qu'ils ne vont pas à Bikekelly mais à Cap Cameroun. Ils me demandent aussitôt de leur indiquer la route qui va à Cap Cameroun. Ce que je fais sans résister. Quand nous sommes arrivés à Carabot Kombo, ils m'ont laissé à un carrefour dont les routes mènent à Cap Cameroun et à Bikekelly. Ils m'ont abandonné là et ils ont pris la route de Cap Cameroun.
Vous restez là toute la nuit ou alors vous cherchez à rejoindre votre îele?
Je reste là toute la nuit avec mes blessures et les douleurs partout sur mon corps. Et c'est le matin que grâce aux populations qui passaient par là, j'ai pu rejoindre Kangue. Elles m'ont conduit chez moi et ont appelé la gendarmerie de Mbeta après avoir suivi mon histoire. Les gendarmes sont aussitôt arrivés et ont arrêté Rolly et Niamey ainsi que leurs femmes.
Le chef de Kangue, un Camerounais qui s'appelle Agwo, a préféré un arrangement à l'amiable avec les gendarmes au motif que les bandits qui m'avaient agressé étaient déjà partis. Ce que j'ai refusé parce que si j'avais perdu la vie dans l'altercation que j'ai eue avec ces bandits, c'est moi qui allait mourir et pas quelqu'un d'autre.
Quelle a été la réaction des gendarmes?
Pendant que les gendarmes nous entendaient le Bir en provenance de Douala est arrivé. Le président de l'union des nigérians de Kangue, le chef Agwo, les gendarmes et les hommes du Bir se sont retirés pour avoir un conciliabule pendant de longues minutes.
Une fois leur conciliabule achevé qu'est-ce qu'ils ont convenu?
Ils m'ont dit: «On est désolé pour toi, mais tu vas nous accompagner là où ces gens-là t'ont abandonné.» Je leur ai dit que moi je vais à Limbe et que je ne rentre plus là-bas. Quand ils ont entendu Limbe ils ont sursauté et m'ont demandé aussitôt: «Tu vas à Limbe faire quoi?» J'ai dit que je vais raconter ce que j'ai vécu aux autorités militaires et administratives de Limbe parce que là où nous sommes installés à Kangue, ça dépend de Limbe. Ils ont catégoriquement refusé et m'ont dit «tu vas venir avec nous.»
Vous les avez suivis?
Bien sûr. Je n'avais pas le choix. Ils m'ont pris dans leur bateau et on est partis dans leur base à Man'o War Bay. C'est là-bas qu'ils ont soigné mes blessures et après ils m'ont conduit à la base navale de Douala où j'ai mis quatre jours.
A Man'o War Bay, qu'est-ce qui s'est passé?
Les militaires du Bir m'ont posé toutes sortes de questions sur les gens que j'ai vus et si je les connaissais. J'ai dit que je ne les connais pas en dehors des deux qui ont emmené ces trois nigérians qui m'ont attaqué.
Les mêmes questions vous ont-elles été posées à la base navale?
Non, pas du tout. Pendant quatre jours, on ne m'a rien demandé. J'étais là à ne rien faire.
Comment vous a-t-on envoyé à la prison de New Bell?
Le 14 mars 2011, on m'a amené au Tribunal militaire pour m'auditionner et le même jour on m'a amené à la prison de New Bell.
Pour quels motifs?
Je ne sais pas. Il n'y a pas de motif, on ne me dit rien. Je suis ici à New Bell sans savoir pourquoi depuis un an et un mois déjà.
Qu'est-ce que vous avez dit au tribunal militaire?
Je leur ai raconté toute l'histoire que j'ai vécue depius Kangue jusqu'à la base navale.
Avez eu des nouvelles de Rolly et Niamey depuis votre arrivée à la prison?
Non. Mais j'étais ici à la prison quand j'ai appris que les bandits qui ont attaqué Ecobank sont arrivés. Lorsque je suis allé les voir, j'ai reconnu l'un des hommes qui étaient avec Rolly et Niamey et qui disait qu'il était le frère de Nelson Obulatey. Lorsque je lui ai signifié ma colère, il m'a demandé de me taire, de ne plus parler de cette affaire et que les choses allaient s'arranger à l'amiable.
Et c'est à ce moment-là que vous réalisez ce pourquoi vous êtes à New Bell...
Oui, et je comprends tout à partir de cet instant-là. Et je suis allé voir des nigérians que j'ai rencontrés ici en prison et leur ai raconté mon histoire. Ils ont appelé d'autres gars et là je reconnais l'un des assaillants qui étaient avec les nigérians et qui me tenait à la hanche pendant que les autres me bastonnaient. J'ai entendu les gens ici l'appeler Aris... Et plus tard, j'ai appris qu'il s'appelait véritablement Ndoumbe Aristide et qu'il travaillait là-bas à la base navale.
Vous voulez dire qu'Aristide Ndoumbe était avec les assaillants qui ont attaqué Ecobank cette nuit du 26 février?
Oui, je l'ai reconnu. Je confirme que c'est lui qui me tenait à la ceinture à Carabot Kombo la nuit du 26 février 2011 quand nigérians me bastonnaient.
Et quelle a été sa réaction quand il a réalisé que vous l'aviez reconnu?
Il m'a dit de ne plus exposer cette histoire. Il est venu après me donner un numéro de téléphone en me prévenant que si je divulguais encore cette histoire, les choses allaient mal se passer pour moi.
Comment avez appris l'attaque d'Ecobank de Bonabéri?
J'étais ici en prison lorsqu'à la télévision j'ai vu que la banque Ecobank de Bonaberi avait été attaquée.
Donc vous n'êtes pas impliqué dans cette affaire?
Non pas du tout. Moi je suis arrivé en prison le 14 mars 2011 et la banque a été attaquée le 18 dont quatre jours après mon arrivée en prison. Et c'est deux semaines après que j'ai appris qu'il y a eu arrivée des braqueurs de cette banque.
En dehors de Ndoumbe Aristide connaissiez-vous les autres personnes?
Personne ! C'est ici en prison que j'ai vu les autres pour la première fois.
Donc vous ne connaissez pas Nestor Ndeke?
Non pas du tout. C'est ici en prison à New Bell que je l'ai vu pour la première fois. Il s'est d'ailleurs demandé pourquoi j'étais détenu ici alors que j'avais seulement voulu avertir les autorités camerounaises de ce que j'avais vu.
Quels sont vos rapports avec lui?
C'est quelqu'un qui me soutient beaucoup ici en prison moralement. Il me donne un coup de main quand c'est dur, il me dépanne quand il a un peu d'argent. C'est quelqu'un de bien en tout cas.
Et depuis que vous savez que vous êtes en prison pour des faits qui vous sont étrangers qu'est-ce que ça vous fait?
J'ai un profond sentiment d'injustice qui m'anime parce que les personnes qui m'ont mis dans un guet apens avec ces assaillants, Rolly et Niamey, sont en liberté pendant que je suis ici depuis un an. Et plus grave, je suis menacé tous les jours.
Qui vous menace?
Les gradés de l'armée et certaines personnes impliquées dans l'attaque de la banque qui sont ici en prison. Le premier jour que je suis arrivé, quelqu'un est venu me dire : «Toi là, on va te montrer que nous sommes dans notre pays.»
Quand j'ai commencé à raconter mon histoire, d'autres, ici toujours, m'ont dit que les choses vont très mal se passer pour moi. Face à mon entêtement, ils ont dit qu'ils allaient me tuer. Je suis en danger de mort permanent ici à la prison. Tous les jours, ce sont des menaces de mort que je reçois.
D'autres viennent me dire ouvertement: «Je ne crois pas que tu vas sortir d'ici vivant si tu continues comme ça». D'ailleurs il y a des militaires de l'armée camerounaise qui, quand ils ont appris que je raconte mon histoire en prison, m'ont dit avec colère: «Vous devez témoignez contre ces gens en parlant du Commandant Nestor Ndeke.
C'est lui qui vous met dans les problèmes, c'est à cause de lui que vous êtes ici à New Bell, il faut dire que vous l'avez vu ce soir là.» j'ai dit non, que lui je ne connais pas mais que ce sont les deux autres que j'ai vus à Kangue et à Carabot Kombo. Ils ont dit que je ne dois mentionner leur nom, qu'ils vont s'arranger pour que je sorte. Mais je ne peux faire ça.
Pourquoi vous menacent-ils à votre avis?
Je suis victime des menaces parce que je connais les visages des personnes qui étaient là le 26 février 2011 à Kangue, quand j'ai été bastonné en haute mer par des assaillants qui ont attaqué plus tard, d'après ce que j'ai appris par la télé, la banque Ecobank de Bonaberi.
Et les premiers jours que je sis arrivé ici, il y a un capitaine à la base navale qui, quand il a appris que j'avais raconté mon histoire, m'a supplié de ne pas mentionner le nom Aristide Ndoumbe et de celui qui a dit qu'il est le frère de Nelson Obulatey. Ils ne veulent pas que je mentionne son nom dans cette affaire.
A côté de ça, il y a le fait que Kangue dépend de Limbe et ils ne voulaient pas que j'aille à Limbe dire à leurs chefs et à la gendarmerie de là-bas qui est territorialement compétente et non Douala, parce qu'on aurait ouvert une véritable enquête qui allait permettre d'interpeller les vrais coupables.
Et peut être qu'après l'attaque on allait se rendre compte qu'ils ont été alertés et qu'ils n'ont rien fait pour intercepter les assaillants. Donc, ils me menacent parce qu'ils veulent que je raconte des mensonges dans une affaire où je connais rien, et dans laquelle ils ont certainement des choses à se reprocher. Ce que je ne peux pas faire parce que je n'en sais rien. De temps en temps, on me prend pour m'amener à des endroits que je ne connais pas loin de la ville, on me menace, on veut que je dise des mensonges.
Est-ce que les responsables consulaires nigérians sont venus vous voir ici?
Le consul est venu me voir. Il m'a dit qu'ils n'avaient pas le droit de faire ça à cause des relations entre les deux pays. Mais sans plus. Il n'y a rien eu de significatif côté des autorités de mon pays. J'ai tellement peur que quand ces gens me prennent pour m'emmener avec eux, je pense que je vais mourir à tout moment. Chaque fois je me dis que mon heure a sonné.
Vous avez une idée de cette attitude des autorités de votre pays?
Quand j'ai entendu les assaillants parler le 26 février, leur langue était le Yoruba. Le président de l'union des nigérians de Kangue c'est aussi quelqu'un qui est issu de la communauté Yoruba. Pour moi, ça ressemble à une action de ces compatriotes de cette communauté contre moi.
Si vous aviez un message en direction des autorités que leur diriez-vous?
Je ne connais rien dans l'attaque de la banque Ecobank de Bonaberi. J'ai été abusé par des personnes que je ne connais pas et qui m'ont violenté. Tout ce que j'ai fait c'est de prévenir les autorités militaires de ce dont j'ai été victime et de ce que j'avais vu sur ces gens qui m'avaient emmené à Carabot Kombo. Je suis innocent, en prison pour rien.
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