5 Avril 2012

Mali: Mohamed Mahmoud El-Oumrany - «Les trafiquants de drogue sont dans une alliance avec Al-Qaïda à Tombouctou, à Gao et à Kidal»

interview

Tombouctou serait donc devenue la capitale des islamistes du Sahel ? C'est le constat que font beaucoup de témoins depuis la chute de la ville, dimanche dernier. Mohamed Mahmoud El Oumrany est le doyen des chefs de la communauté arabe du nord du Mali. Habituellement, il réside à Tombouctou. Mais actuellement, il est à Bamako, d'où il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

Qui contrôle la ville de Tombouctou à l'heure actuelle ?

A l'heure actuelle, Tombouctou est contrôlée par le mouvement Ansar Dine et ses alliés d'al-Qaïda. Le drapeau d'Ansar Dine flotte sur les camps militaires de Tombouctou.

Certains disent que les deux principaux chefs d'al-Qaïda, Abou Zeid ou Mokhtar Belmokhtar, sont venus lundi à Tombouctou ?

C'est exact. Ils ont été signalés à Tombouctou.

Pourquoi sont-ils venus ?

C'est une victoire importante : ils ont marqué contre l'Occident. L'évènement, la prise de Tombouctou, vaut le déplacement.

Et qu'ont-ils fait à Tombouctou ?

Ils ont rassuré sur les intentions de paix à Tombouctou.

Et quelles sont les personnalités qu'ils ont rencontrées sur place ?

On m'a dit principalement les imams, les chefs religieux, les guides religieux.

Si les islamistes d'Anser Dine et d'al-Qaïda sont dans la ville de Tombouctou, où sont passés les indépendantistes du MNLA [Mouvement national de libération de l'Azawad] ?

Les indépendantistes du MNLA ont besoin d'un territoire, de ne pas prendre pied à Tombouctou. Le seul territoire qu'il reste, c'est la rive droite du fleuve, en direction du Burkina Faso.

Mais est-ce que le MNLA ne tient pas l'aéroport de Tombouctou tout de même ?

L'aéroport, c'est rien. L'aéroport, c'est le bac de la traversée et cette zone est nécessaire pour quelqu'un qui doit traverser le fleuve, il doit contrôler la zone de l'aéroport et le port fluvial. C'est la même zone stratégique.

Et à l'heure actuelle, au niveau de Tombouctou, le MNLA est-il sur la rive nord ou sur la rive sud du fleuve Niger ?

Le MNLA a traversé pour aller sur la rive sud, mais il a besoin de sécuriser ses arrières.

Le MNLA continue de tenir le bac pour pouvoir revenir éventuellement sur la rive nord ?

Exactement.

Le MNLA, ce sont plusieurs milliers d'hommes avec de bons officiers et de l'armement libyen. Comment expliquez-vous qu'une telle force n'arrive pas à prendre le dessus sur les islamistes d'Ansar Dine et d'al-Qaïda ?

Vous dites des milliers d'hommes ? Vous n'en savez rien. Ils existent sûrement. Ce sont principalement trois communautés qui sont ensemble. Mais avec l'armement de la Libye, ils ne tiennent pas devant al-Qaïda et le mouvement Ansar Dine. L'armement n'y fait rien. Quand il s'agit de la détermination, ce sont les hommes.

Vous voulez dire que le jour où le MNLA a déclaré la guerre à al-Qaïda, il a jeté al-Qaïda dans les bras du mouvement Ansar Dine ?

Absolument. A partir du moment où il a pris l'engagement avec d'autres partenaires de militer contre al-Qaïda, al-Qaïda a choisi son partenaire qui est le mouvement Ansar Dine. Ce qui fait la force des deux.

Comment voyez-vous la suite ? Est-ce que les islamistes vont rester à Tombouctou ?

Je ne crois pas. Je ne crois pas qu'ils veuillent administrer directement la région de Tombouctou ou la région de Gao. Les islamistes vont se retirer dans leurs caches habituelles. Mais ils vont laisser l'administration, ils vont passer le relais à leurs partenaires, les trafiquants de drogue. Ce sont les trafiquants de drogue de Gao et de Tombouctou qui vont gérer les deux régions.

Il y a trois ans, on se souvient, un Boeing de cocaïne a atterri au nord de Bourem. Est-ce que le chef de ce trafic est signalé aujourd'hui dans la région ?

Je sais qu'il a été libéré de Bamako.

Il a été libéré sous la présidence Amadou Toumani Touré ?

Oui, absolument. Et je dois dire que tous les trafiquants de drogue, du plus grand au plus petit, sont dans une alliance avec al-Qaïda à Tombouctou, à Gao et à Kidal.

Mohamed Mahmoud El-Oumrany, vous avez été commandant de cercle du temps des Français en 1959. Vous êtes le doyen des chefs de la communauté arabe du Nord-Mali. Ces trafiquants de drogue, justement, ce sont des Arabes. Quelle est la position de votre communauté aujourd'hui ?

Quand le MNLA a lancé ses attaques contre Ménaka (la première ville du nord-est qui a été attaquée), à cette date, il y a la confiance totale entre les communautés arabe, touarègue, songhoïe et peule, dans une harmonie parfaite. Et cette attaque a ouvert sur le Mali les vannes de toutes les difficultés du monde. Aujourd'hui la méfiance s'est installée entre les communautés. Cette harmonie de vivre ensemble est brisée et ce n'est pas la faute des Songhoïs ou des Peuls, ce n'est pas la faute de la communauté arabe. Il se trouve qu'avant les évènements, avant la rébellion, le gouvernement avait armé une milice arabe à Tombouctou et à Gao. Cette milice arabe, justement, est constituée et dirigée par des trafiquants de drogue. Les leaders communautaires arabes ont protesté, les leaders communautaires songhoïs ont protesté. C'est une aberration incroyable de confier la sécurité du territoire à des trafiquants de drogue ! L'Etat les a armés contre l'avis de tout le monde et ce sont ces mêmes trafiquants de drogue, quand les forces rebelles étaient à 20 kilomètres de Gao, à 20 kilomètres de Tombouctou, qu'ils ont trahi le pouvoir qui les a armés. Et depuis le camp est entre leurs mains. Aujourd'hui, la communauté arabe est furieuse du coup que les trafiquants de drogue ont perpétré contre l'armée. Et les communautés arabes sont fidèles et loyales à l'Etat du Mali.

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