Guinée Bissau: Un coup d'Etat sans bruit ?

Dans ce premier article d'une série de trois, notre correspondant raconte sa vie de tous les jours en Guinée-Bissau, au lendemain du coup d'Etat du 22 avril dernier.

Il est sénégalais, s'appelle lui-même Pape, a vécu en Guinée-Bissau pendant près de deux décennies et il est du voyage avec moi et cinq autres personnes de Ziguinchor (la principale ville du sud du Sénégal) à la capitale de la Guinée-Bissau dans l'un de ces omniprésents taxis-brousse, une ancienne Peugeot 504. Il évoque des souvenirs.

"Oui, autrefois, cela pouvait prendre une journée à cause des rivières. Vous rappelez-vous? Il fallait traverser deux rivières par le bac, non ? Maintenant il y a des ponts. Je vous le dis: en deux heures de temps, nous sommes à Bissau."

Passeport et ennui profond

L'optimisme est de courte durée puisque la patrouille routière, les agents des douanes, la brigade des stupéfiants et les gendarmes ont décidé de sortir en force aujourd'hui. Leurs multiples barrages routières nous font passer près de cinq heures dans le taxi. Par contre, les formalités aux frontières sont remarquablement détendues. Une imposante belle dame en uniforme vérifie mon passeport du côté guinéen. Elle regarde mon visa, il indique clairement que je suis ici pour un reportage. Elle n'y pense pas trop et s'empresse de mettre le cachet d'entrée avec un geste qui dénote à la fois une autorité indiscutable et un ennui profond.

Notre chauffeur, quant à lui, voit ses marges de profit s'amenuiser à chaque obstacle officiel dressé sur notre chemin. Il aspire l'air entre ses dents sur le côté de sa bouche, un son qui exprime un mépris total. "Je donne de l'argent aux douaniers, je donne à la police, c'est agaçant..." Au moins, l'essence est beaucoup moins cher de ce côté que du côté du Sénégal voisin.

Essence? N'est-ce pas qu'il devait y avoir un blocus continu, une punition pour le coup d'État militaire du 12 Avril qui a sabordé les élections présidentielles et a attiré sur les soldats la colère de la communauté internationale? Eh bien, cela aurait pu être la réponse initiale, mais après le Sommet des États de l'Afrique de l'Ouest de la semaine dernière à Dakar, ce n'est plus à l'ordre du jour. La Cédéao s'est prononcée pour un régime de transition avec un président intérimaire, Manuel Serifi Nhamadjo et un gouvernement de 27 membres.

Accueil mitigé

L'accueil à cette nouvelle est mitigé. Mariama Balde vent des fruits et légumes au centre ville de Bissau. Elle est pragmatique :"J'aimerais féliciter le président et le gouvernement. S'ils travaillent pour le bien du pays, tout ira bien. Ils ont besoin de mener en avant le pays car en ce moment, nos affaires sont en train de souffrir. A cause du coup d'Etat."

Mais le militant des droits de l'homme Nelson Constantino Lopes ne peut pas digérer l'arrangement. "C'est un gouvernement qui nous a été imposé par la Cédéao. C'est comme si vous disiez aux militaires : "Faire un coup d'Etat n'es pas un problème. Vous serez récompensés par des postes gouvernementaux. C'est inacceptable." En effet, les soldats conservent le ministère primordial de la Défense et le président intérimaire Nhamadjo n'aurait jamais été à son poste sans la Cédéo : il a perdu au premier round, comme le rappelle le blogueur le plus prolifique de la Guinée-Bissau : "Ce n'est pas mon président", écrit António Aly Silva sur son blog Ditadura do Consenso.

Pure forme

Et en attendant, la vie continue. Le marché du mercredi à Ingoré, un important carrefour au nord de Bissau, est très animé. Le contrôle des passeports à l'entrée de la capitale est de pure forme. Et pour un coup d'État militaire, il y a un nombre étonnamment faible de soldats dans les rues. Ils se promènent, décontractés et (autant que je peux voir) non armés. Au moment où je m'extirpe du taxi au centre-ville de Bissau, un vendeur de rue s'approche et commence à déplier un rouleau de peau de serpent séché. Cobra, de toute évidence. "Il fait quatre mètres de long", affirme-t-il. "Vous devez l'acheter".

Les affaires sont les affaires - sauf que dans le centre de Bissau, les gens ont dû retourner à leur bruyant ami de confiance, le générateur diesel, l'électricité à partir du réseau ayant mystérieusement disparu depuis le coup d'État. "Peut-être que c'est parce que les militaires veulent la lumière juste pour eux-mêmes, là où ils sont", spécule librement quelqu'un, tout en sirotant une bière bien fraîeche sur une terrasse donnant sur la Praça Ernesto Che Guevara, pleine d'animation. Le soleil s'est couché et l'on voit à quel point cette ville est mal éclairée. "Vous savez, ils auraient pu faire quelque chose de bien de cet endroit, après le départ des Portugais", déplore le même client que tout le monde appelle "Bandu", "mais tout ce que nous avons c'est plus de ce gâchis. Il faut que cela prenne fin..."

Cet article est le premier d'une série de trois, qui seront publiés dans les prochains jours.

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