Cameroun: Tabagisme - La lutte freinée par l'absence d'une loi nationale

Photo: stock.xchng
Des mégots de cigarettes.

La société civile réclame depuis longtemps une législation spécifique qui permettra de limiter les méfaits du tabac sur la santé. Le 31 octobre 2005, le Cameroun a ratifié la Convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac (Cclat). Cette convention, qui vise à porter la prévention du tabagisme à échelle mondiale, impose à tous les pays signataires d'adopter des politiques antitabac efficaces.

Il s'agit en réalité d'un traité fondé sur des bases factuelles qui réaffirme le droit de tout être humain à bénéficier du meilleur état de santé qu'il est capable d'atteindre, qui fournit un cadre juridique pour la coopération sanitaire internationale et fixe des normes exigeantes en matière d'application.

«En ratifiant cette convention, notre pays s'est clairement engagé dans le processus d'élaboration d'une législation nationale antitabac prenant en compte les orientations internationales en la matière», affirme le Dr Flore Ndembiyembe, présidente de la Coalition camerounaise contre le tabac (C3t).

C'était hier, mardi 29 mai, à l'ouverture d'une réunion d'information sur le tabagisme tenue dans un hôtel de Yaoundé, en prélude à la Journée mondiale sans tabac qui se célèbre ce mercredi 30 mai sous le thème de l'«ingérence de l'industrie du tabac.» Or, là où le bât blesse, c'est que le Cameroun ne dispose pas d'une loi nationale antitabac.

Pourtant, sous l'impulsion du ministère de la Santé publique (Minsanté), un groupe d'experts national de lutte contre le tabagisme a conduit des travaux au terme desquels un projet de loi a été élaboré. Ce projet de loi est bouclé depuis longtemps, mais le gouvernement tarde ou semble hésiter à le déposer sur la table des députés. «Le Cameroun doit se doter d'une loi antitabac pour se mettre en conformité avec la Cclat», soutient Dr Ndembiyembe qui interpelle sur les méfaits du tabagisme sur notre santé (maladies cancérigènes, affections pulmonaires, pathologies cardiovasculaires).

Un voeu émis par l'ensemble des acteurs antitabac. Mais pour Georges Okala, directeur de la promotion de la santé au Minsanté, la faute n'incombe pas à l'Etat. Selon ce responsable, depuis la rédaction de ce texte, le contrôle du tabac a connu des évolutions, et d'autres directives de la Cclat ont été adoptées. «C'est pour cela que nous avons soutenu le projet de relecture de ce projet par la société civile au mois de mars 2012», affirme-t-il. Il pointe un doigt accusateur sur l'industrie du tabac qu'il accuse d'être «derrière le blocage du processus d'aboutissement de la loi antitabac» dans notre pays.

«Alors qu'un nombre croissant de pays s'attachent à honorer pleinement leurs obligations en vertu de la Convention, l'industrie du tabac se montre de plus en plus déterminée à saper celle-ci» en menant la guerre contre les marquages sanitaires des emballages, l'interdiction de fumer dans les endroits publics fermés, de même que la publicité, la promotion du parrainage en faveur des produits de tabac. Et en recrutant notamment de «nouveaux consommateurs (femmes et jeunes) pour remplacer près de la moitié des consommateurs actuels, qui mourront prématurément de maladies liées au tabagisme si aucune disposition forte n'est envisagée», déplore-t-il.

Marquage sanitaire

En effet, une récente étude faite sur la situation du tabagisme dans notre pays révèle que 45% de jeunes scolarisés ont déjà gouté au tabac, dont 5% avant l'âge de 7 ans. Tandis que la prévalence, en augmentation, se situe autour de 17,5% de fumeurs. L'épidémie de tabagisme tue près de 6 millions de personnes chaque année, 5 millions d'entre elles sont des consommateurs ou d'anciens consommateurs, et plus de 600.000, des non-fumeurs involontairement exposés à la fumée.

Selon les estimations de l'Oms, si aucune mesure n'est prise d'urgence, le nombre annuel de ces décès pourrait atteindre plus de 8 millions d'ici à 2030. Ce d'autant plus que le tabagisme est la deuxième cause de décès mondial. Des chiffres alarmistes qui inquiètent les acteurs antitabac. Ceux-ci réclament, entre autres, le vote d'une loi camerounaise contre le tabac, la fin de la publicité des produits du tabac, l'âge légal pour acheter du tabac, le marquage sanitaire adéquat des paquets de cigarettes comportant des mises en garde illustrées.

Cette dernière doléance a été satisfaite à moitié par les autorités publiques. Depuis le 1er juillet 2008 en effet, tous les emballages des produits à base de tabac vendus au Cameroun (paquets, boites, coffrets) portent désormais le marquage sanitaire sur la moitié au moins de la surface totale de chacune des deux faces principales, accompagné du message suivant, écrit en majuscules et en police minimale de 16 points en français et en anglais : «Le tabac nuit gravement à la santé du fumeur et à celle de son entourage: goudron 14mg et nicotine 1,2mg.»

Ceci conformément à un arrêté conjoint du Minsanté et de son homologue du Commerce signé le 25 juin 2007 et portant institution de ce marquage. «Cette pratique est obligatoire et a pour objectif de mettre en garde les consommateurs sur les risques graves auxquels ils s'exposent et exposent leur entourage en fumant», affirment les pouvoirs publics.

En 2004, le ministère des Finances (Minfi) a imposé une taxation qui renchérit le prix de revente du paquet ou de la cigarette. Une taxation qui pourrait être considérée comme une mesure destinée à combattre le tabagisme, car les taxes sur le tabac sont le moyen le plus efficace de réduire la consommation, notamment chez les jeunes et les pauvres, assurent les spécialistes.

D'après M. Okala, la détermination du gouvernement à lutter contre les méfaits du tabagisme s'est traduite par l'élaboration d'une politique nationale de lutte antitabac. En sus des textes réglementaires élaborés ou en cours de mise en oeuvre : le décret du 31 octobre 2005 portant ratification de la Cclat ou la loi du 29 décembre 2006 régissant la publicité au Cameroun, et qui interdit toute publicité en faveur du tabac et des produits dérivés.

A cela il faut ajouter la loi du 5 août 1996 relative à la normalisation qui traite du contrôle de qualité des produits, biens et services, ou, plus récente, la loi-cadre du 6 mai 2011 portant protection du consommateur, souligne Me Gabriel Eyangoh, avocat au barreau du Cameroun.

«Même si la loi sur le tabac n'est pas encore voté, un ensemble de textes existent et permettent de mener la lutte antitabac», assure l'avocat. Toutefois, «la loi à venir doit spécialiser davantage la lutte antitabac et l'étendre à tous les produits ayant les mêmes effets que la cigarette», ajoute-il. «Au coeur du dispositif de lutte antitabac, il y a la législation, il y a la loi.

La loi est un signal fort, un indicateur de la détermination du gouvernement et même de la population toute entière de terrasser ce terrible fléau», contrecarre le Dr Ndembiyembe qui pense que le Cameroun a besoin d'une loi antitabac le plus vite possible pour encadrer l'industrie du tabac et protéger la jeunesse en vue de l'atteinte des Objectifs du millénaire pour le développement (Omd).

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