Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Luc Gnacadia - « Chaque année, 12 millions d'hectares deviennent des terres stériles »

interview

Photo: Sidwaya
Le Logo du sommet de Rio+20 qui se tient en Brésil

Nous avons Luc Gnacadia, secrétaire exécutif de la Convention des Nations Unies sur la désertification. Il explique ce qui motive ce plaidoyer sur la désertification.

Pourquoi le choix porté sur l'Algérie pour abriter l'atelier régional d'information des journalistes sur la désertification, la dégradation des terres et la sécheresse en Afrique ?

« Nous avons observé que l'un des défis que nous avons rencontré dans le cadre de la mise en oeuvre de cette convention est celui de la communication, de la sensibilisation, du plaidoyer.

Cela, pour amener l'attention de tous les acteurs (les politiques, les communautaires, les privés), attirer leur attention sur les meilleures pratiques, amener le public à comprendre que la lutte contre la désertification n'est pas une lutte contre l'avancée du désert, c'est une conception du défi qui nous déculpabilise, qui nous déresponsabilise.

La désertification, c'est la perte de productivité des sols, la perte de fertilité des sols dans les zones arides, semi arides, subhumides sèches.

C'est cette dégradation des terres dans les écosystèmes fragiles du fait du stress hydrique, du manque d'eau qui est le défi que nous devons combattre. Comment devons nous le combattre ?

Non pas en concevant que c'est le désert qui avance, mais en reconnaissant que ce qui se passe est lié à une mauvaise gestion des terres, que l'on peut construire par une gestion durable des terres et par une restauration des terres dégradées.

Nous avons choisi des journalistes comme acteurs de cette communication et de cette sensibilisation pour organiser ces ateliers d'information. Un atelier a été organisé en Chine, un autre sera organisé en Afrique, plus particulièrement en Algérie, et un autre sera organisé à Rio de Janeiro en marge de Rio+20. Pourquoi l'Algérie ?

Nous avons remarqué qu'il y a une démarche d'intégration ; une intégration non seulement des politiques publiques en matière de lutte contre la pauvreté, en matière d'amélioration du niveau de vie des populations, d'intégration de la sécurité alimentaire. Il y a aussi une intégration des populations.

La démarche a été conçue pour faire avancer la restauration des terres par, pour et avec les populations. C'est cette démarche là, plus un troisième aspect, qui ont que le gouvernement algérien a aussi mis en place des indicateurs de performance et des indicateurs d'impact qui permettent de mesurer et de voir si les tendances sont bonnes, si le succès est réel ou s'il y a des choses à corriger ».

Au sortir de cet atelier, à quoi peut-on s'attendre pour le suivi de cette activité ?

« J'aimerai vous retourner cette question, puisque cet atelier a été organisé pour mieux vous informer, et en tant que journalistes spécialisés dans le domaine de l'environnement, vous apporter des éléments d'informations.

On observe souvent que les journalistes sont toujours en retrait quand il s'agit de cette problématique qui ne fait pas la une des journaux, or cela devrait être le cas.

Quand il s'agit d'en parler, on en parle comme si c'était une fatalité. On ne met pas en exergue les succès et on ne questionne pas assez les échecs. J'aimerai vous reposer la question, que ferez vous en partant d'ici ?

Je voudrai que les journalistes africains aillent plus en profondeur des problématiques sur des dossiers. C'est l'occasion d'interpeller pourquoi l'Afrique, lors de la décennie écoulée, a connu un taux de croissance de 5,5 % à 6 %, et pourquoi cette croissance n'a pas affaibli la pauvreté et n'a pas assuré la sécurité alimentaire ?

Ce sont des questions qu'il faut poser aux décideurs de manière à ce que l'on puisse s'interroger, afin que les éléments de la croissance puissent être ciblés sur le capital des pauvres.

Aujourd'hui, 70 à 80 % des pauvres en Afrique vivent dans le monde rural, et la même proportion est faite de ceux qui sont dans l'insécurité alimentaire, parce que leurs terres sont devenues moins productives du fait des pratiques agraires qui ne sont plus pertinentes, mais aussi du changement climatique.

Comme on y est, et on doit y faire face, quelle est la réponse à y apporter ? Si on sait les taux d'investissement qui sont à la mesure et à la portée des gouvernements africains, des acteurs africains et des sociétés privées africaines, on devrait pouvoir doubler voire tripler cette productivité des terres qui constitue le seul capital des pauvres.

En le doublant, on assure non seulement leur sécurité alimentaire, mais aussi on accélère une croissance mieux partagée. Qui pourrait interpeller si ce ne sont pas les journalistes ? »

On a l'impression que, pour la lutte contre la dégradation des terres, il ne s'agit pas seulement d'une question d'argent, mais plus d'une volonté de chaque citoyen et acteur. Est-ce vraiment cela ?

« C'est vraiment cela. Ce que vous avez vu ici, ce sont de bonnes pratiques qui ne sont pas disséminées. Tout n'a pas été mis en échelle. Tout ce que vous avez vu ici, et que moi j'ai vu à travers le monde, je me dis que ce sont des choses à disséminer. Que faut-il pour les mettre à l'échelle ? Que faut-il pour les disséminer ?

Souvent, c'est parce qu'on ne sait pas le coût de l'inaction. Combien cela coûte à la communauté nationale et internationale de ne pas agir ? Imaginez simplement qu'en 2030, nous aurons besoin de produire davantage de nourriture pour la population. On évalue cela à plus de 50 %.

Plus de 50 % de production alimentaire, cela nous demandera 120 millions d'hectares de terres. C'est la taille de l'Afrique du Sud. Dans le même temps, chaque année, nous perdons du fait de notre mauvaise gestion des terres, nous transformons en terres stériles 12 millions d'hectares de terres productives. Cela ferait, d'ici à 2030, beaucoup plus de terres. Où est ce que nous allons trouver de nouvelles terres ?

En déforestatant ? Nous rendons notre vie sur terre encore plus insoutenable en gérant mal une ressource que nous prenons comme infinie, alors qu'elle ne l'est pas. Et par rapport à cela, l'impératif de l'action incombe à tous les acteurs. Au Niger, par exemple, la cause de la désertification, c'est le surpâturage. Mais on sait que l'on peut éviter le surpâturage.

Que le coût de l'investissement nécessaire pour éviter le surpâturage est de l'ordre de 200 hectares au maximum en pas d'unités d'exploitation. Alors que le coût de la non action ou le coût de l'inaction est cinq fois plus.

Mais comme ce coût de l'inaction n'est pas prélevé directement dans les caisses de l'Etat ou dans la caisse de la communauté locale ou nationale, on ne se rend pas compte que nous perdons de l'argent.

En même temps, à terme, quand toute une région devient désertique et que la production baisse, on se rend bien compte qu'on fait face à un défi. Or ce dernier est lent et sournois. Et c'est parce qu'il est lent et sournois que nous avons pris l'habitude de le sous-estimer ».

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