Cameroun: Camisole de force

Depuis quelques jours, sur la bande annonce de Radio France Internationale (Rfi), le présentateur de l'émission «Appels sur l'actualité», Juan Gomèz, annonce l'enregistrement dudit programme à Yaoundé. Les rendez-vous étaient pris avec les auditeurs sur le Boulevard du 20 mai, à Yaoundé. Les thèmes étaient d'ailleurs, eux aussi, déclinés. Il s'agissait notamment de l'«Opération épervier», lancée il y a 06 ans.

Cette campagne de lutte contre la corruption et les détournements a déjà conduit à l'arrestation de plusieurs personnalités. «Des directeurs d'entreprises publiques et parapubliques et pas moins de 10 anciens ministres, sont accusés d'avoir détourné des fonds publics. Certains ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Quel bilan dressez-vous de la lutte contre la corruption ? Que vous inspirent les arrestations d'anciens ministres ?» C'est sous cet intitulé que Juan Gomèz comptait faire réagir les populations camerounaises.

Également attendu au menu de l'enregistrement, le phénomène de vol de bébés. «Depuis près d'un an, cette affaire tient en haleine l'opinion publique camerounaise. En août dernier, Vanessa, âgée de 17 ans, donne naissance à une petite fille. Dans les heures qui suivent l'accouchement, le bébé disparaît de l'hôpital. Qui a volé le bébé ? Vanessa est-elle victime d'un trafic d'enfants, comme l'affirme son entourage? Faut-il s'interroger sur la procédure d'adoption au Cameroun ?» Ces questions qui fâchent devaient donc être au centre des débats des enregistrements des mardi 03 et mercredi 04 juillet, au village du «Festival Ecrans noirs» à partir de 16h.

Et, alors que les inscriptions allaient bon train, le 28 juin au matin, Juan Gomèz a lui-même appris à ses auditeurs que les équipes de Rfi n'avaient pas obtenu les autorisations d'entrée au Cameroun. En attendant de connaître les suites réservées aux différentes requêtes émises par la direction de Rfi auprès des autorités camerounaises, en espérant réussir à comprendre les ressorts de cette autre entrave déguisée à la liberté le l'information, l'on ne peut s'empêcher de constater la fébrilité qui s'est emparée du pouvoir, qui multiplie des sorties de route.

On assiste ainsi à des actions de sauvetage de certains membres du gouvernement, qui par ailleurs ne se privent pas d'exercer des pressions sur les médias. Ainsi en est-il du ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary, qui, au lendemain de la recevabilité de la requête du groupe parlementaire du Social Democratic Front (Sdf) par la conférence des présidents de l'Assemblée nationale, sur l'ouverture d'une enquête des élus au sujet d'un accident d'avion de la Camair en 1995 à Douala, a nuitamment demandé à la direction de Canal2International de ne point relayer ladite information dans sa revue de presse. Et la mayonnaise a pris.

Le lendemain, Jean Jacques Zeh a eu toutes les peines du monde à présenter les manchettes de Mutations, dont il s'en ira chercher l'édition de la veille. Seulement, cet exercice délicat, ennuyeux et dangereux ne s'est pas fait sans laisser de traces. Des journalistes ne voulant faire que leur travail l'ont exprimé à leur hiérarchie. Il s'en est suivi, dans ce média privé, une réorganisation de la chaîne de travail qui laisse interrogateur. Officiellement, l'on parle d'un système tournant de présentation des émissions phares. Une démarche qui pourrait poser des problèmes d'efficacité. Qu'importe ! Les journalistes sont plus que jamais sous pression. Comme le sont certains autres responsables au niveau étatique. Le président du Conseil national de la communication, Mgr Joseph Befe Ateba, en fait partie. Son communiqué ressuscitant la censure au Cameroun en est une preuve éloquente. Cet homme d'Eglise, qu'on savait méticuleux, ne peut s'autoriser une telle bourde dans des conditions de parfaite sérénité.

Comme auparavant, le directeur du cabinet civil du président de la République, Matin Belinga Eboutou. Il y a deux semaines en effet, réagissant à un article du quotidien français Libération, cet homme, qui n'est plus à une contradiction près, a suscité un rectificatif dans les colonnes de notre confrère Cameroon Tribune. Il s'est exprimé sur une affaire qui ne le concernait pas vraiment, et s'est lamentablement mêlé les pinceaux en citant une étude d'huissiers de justice à la place d'une autre.

Tout ce déferlement a pour but de démontrer aux opinions nationale et internationale que les journalistes camerounais sont à l'origine de toutes les turpitudes du pays. Générateurs de la mal-vie de leurs concitoyens, ils sont aussi au coeur de tous les détournements et actes de corruption que reconnait le chef de l'Etat en personne. Ces médias que le gouvernement prétend encourager dans leur oeuvre de salut public mais dont il a également fait les responsables de la mauvaise gouvernance du pays.

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